Pas certain que l'exercice lui plaise trop. On rencontre Aloïse Sauvage avec, en tête, l'idée de pondre son portrait -5700 signes, titre, chapeau et espaces compris. Autant dire la ranger dans une case. Et ça, la jeune femme préfère éviter. A fortiori, au moment où un récent premier EP, Jimy, a tendance à la fixer dans un rôle un peu plus précis, celui de la dernière sensation "new chanson"... Alors, la jeune femme parle, précise, détaille et affine en direct. Le verbe saccadé et la parole mitraillette -"Désolé, je balance un peu tout en vrac, tu réagenceras!"

D'abord, donc, les faits, rien que les faits. Née en 1992, Aloïse Sauvage a grandi au Mée-sur-Seine, à côté de Melun, dans le 77. Plus vraiment la banlieue, pas encore tout à fait la campagne, on est à 50 minutes de RER de la capitale française, ligne D. Ses parents travaillent tous les deux dans l'enseignement. Aloïse est la deuxième d'une fratrie de trois, "coincée" entre un grand frère et une petite soeur. Elle est plutôt (très) bonne élève -option latin, allemand première langue. " Il fallait que je sois la première." Après le bac, c'est toutefois l'artistique qui l'attire. Mais sans viser une discipline en particulier. Gamine, elle a commencé la flûte traversière, fait un peu de batterie, du saxophone. Plus tard, elle écrit des poèmes, s'intéresse au théâtre, et se lance dans le break-dance. " Depuis que j'ai huit ans, j'ai l'impression d'avoir toujours voulu tout faire." Du coup, elle hésite. Elle ne se voit pas forcément rentrer dans une école de danse -" je voulais aussi jouer"-, mais pas davantage intégrer une formation de comédien - "je trouvais qu'il n'y avait pas assez de corps". Elle se rabat alors sur le cirque, "même si je ne savais pas jongler, et que j'ai commencé le trampoline quand tout le monde faisait déjà des saltos". Elle suit des cours préparatoires, avant d'intégrer l'académie Fratellini, en tant qu'"acro-danseuse". " Une discipline un peu bâtarde, encore une fois", sourit-elle.

Diplômée en 2014, elle intègre directement un premier spectacle de l'acrobate-contorsionniste-chorégraphe-metteuse en scène Raphaëlle Boitel, puis tâte du cinéma. Dès l'année suivante, elle tourne aux côtés de Marion Cotillard dans Mal de pierres, de Nicole Garcia, avant d'enchaîner notamment avec 120 battements par minute. Primé à Cannes et multicésarisé, le film de Robin Campillo sort dans les salles fin août 2017. Trois semaines plus tard, Aloïse Sauvage publie son premier clip sur YouTube, Ailleurs Higher...

Exquise esquisse

Beaucoup se perdraient dans cette hyperactivité. Elle veut en faire une force. "Pour moi, même si ce sont différents projets, c'est un seul et même chemin. Puis ce ne sont pas des domaines si éloignés que ça non plus. Ce n'est pas comme si je faisais de la mécanique et de la pâtisserie." Ce jour-là, par exemple, Aloïse Sauvage donne un concert (aux Nuits Bota), avant de s'envoler tourner une série pour Canal+ à Tel Aviv, puis revenir bosser sur son futur album, et rejoindre le festival de Cannes (pour Hors normes, d'Olivier Nakache et Eric Toledano). Un programme qui a plus tendance à l'apaiser qu'à l'affoler. Ce qui pousse à creuser quand même encore un peu, quitte à glisser dans la psychologie de comptoir: est-ce qu'il faut voir dans ce "papillonnage" une sorte de fuite en avant? "Est-ce que j'ai peur de me fixer? Oui, probablement. Mais c'est aussi une manière de ne jamais être légitime nulle part. Je sais que c'est paradoxal par rapport à mon envie de vouloir bien faire. Mais justement, cela enlève une pression: je ne suis ni comédienne, ni chanteuse, et je n'ai donc pas grand-chose à perdre, je peux oser davantage."

Finalement, la seule catégorie dans laquelle Aloïse Sauvage veut bien être rangée, est générationnelle. Celle des fameux millenials, dont la playlist est éclatée, mais la B.O. malgré tout essentiellement hip hop - "j'en écoute H24", glisse-t-elle, sans pour autant se présenter comme une rappeuse -ce que, en effet, elle n'est pas. Celle aussi d'"auto-entrepreneurs" qui s'autorisent d'autant plus de choses que "l'accessibilité est plus évidente, que je peux faire une chanson dans une chambre à Dunkerque avec un pote, puis réaliser un clip que je poste sur YouTube, et trouver une audience". Et même un label. En l'occurrence, Initial, "incubateur" de jeunes talents de la major Universal, en charge des phénomènes Eddy de Pretto, Clara Luciani, ou encore Angèle... Avec les précités, Aloïse Sauvage partage cette même manière décomplexée de vriller la chanson hexagonale, zieutant vers l'urbain (...) et l'électropop, et d'accord pour jouer le jeu de l'entertainment et des réseaux. Du moins jusqu'à un certain point. "C'est vrai que ma génération a davantage intégré les codes. Mais l'industrie musicale reste quand même un monde où tu en prends plein la gueule. Notamment parce qu'il y a beaucoup d'argent en jeu. Dans le cinéma aussi, certes. Mais il tient plus de l'aventure collective. En musique, il suffit d'écrire des chansons assez personnelles pour que cela devienne beaucoup plus violent. Tu te retrouves vite catalogué. Même quand, comme moi, on ne fait pas spécialement attention à son image, cela devient vite en soi une image. Je sais que c'est le jeu. Et aujourd'hui, j'apprends à assumer ça." L'an dernier, elle a eu à peine un mois pour composer les morceaux qu'elle allait présenter sur la scène des Transmusicales de Rennes. Un sprint dément dont elle est ressortie à la fois "fière", mais aussi un peu "traumatisée". Pas question de retomber dans les mêmes travers pour l'album, probablement pas dispo avant 2020. Car en effet, Aloïse Sauvage n'en est encore qu'au début. Trois singles et un EP 5 titres: de quoi entrevoir une personnalité forte mais une entité encore floue. Une esquisse somme toute. Ce qui doit lui plaire plus que tout.

Jimy, distr. Universal. En concert le 12/07 au Dour festival.