Au mitan des années 70, un scénario de série B évoluant au confluent de la science-fiction et de l'horreur essuie refus sur refus à Hollywood. Il a pour nom Star Beast et est signé Dan O'Bannon, un jeune blanc-bec à peine sorti des études où il s'est illustré en co-écrivant en compagnie de son complice d'alors -un certain John Carpenter...- l'improbable Dark Star, objet filmique non identifié aussi fauché que volontairement potache: en 1974, un extra-terrestre composé d'un gros ballon de plage peint et de pattes en caoutchouc y côtoie, à bord d'un vaisseau spatial, des astronautes dont la combinaison est bidouillée à base de vieux moules à muffins. Totalement décomplexé, ce coup d'essai barré est bien sûr tout à fait incompris. Piqué au vif, O'Bannon aura alors ces mots: "Si je n'arrive pas à les faire rire, je vais leur ficher la trouille." Ce sur quoi il planche illico, transvasant les mêmes ingrédients intersidéraux de la comédie vers l'épouvante. Sur le papier, Star Beast prend forme mais n'intéresse pas grand-monde, même si O'Bannon, surfant sur le concept naissant de blockbuster, le pitche comme "Les Dents de la mer dans l'espace".
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Au mitan des années 70, un scénario de série B évoluant au confluent de la science-fiction et de l'horreur essuie refus sur refus à Hollywood. Il a pour nom Star Beast et est signé Dan O'Bannon, un jeune blanc-bec à peine sorti des études où il s'est illustré en co-écrivant en compagnie de son complice d'alors -un certain John Carpenter...- l'improbable Dark Star, objet filmique non identifié aussi fauché que volontairement potache: en 1974, un extra-terrestre composé d'un gros ballon de plage peint et de pattes en caoutchouc y côtoie, à bord d'un vaisseau spatial, des astronautes dont la combinaison est bidouillée à base de vieux moules à muffins. Totalement décomplexé, ce coup d'essai barré est bien sûr tout à fait incompris. Piqué au vif, O'Bannon aura alors ces mots: "Si je n'arrive pas à les faire rire, je vais leur ficher la trouille." Ce sur quoi il planche illico, transvasant les mêmes ingrédients intersidéraux de la comédie vers l'épouvante. Sur le papier, Star Beast prend forme mais n'intéresse pas grand-monde, même si O'Bannon, surfant sur le concept naissant de blockbuster, le pitche comme "Les Dents de la mer dans l'espace". Ridley Scott, 1979 En 1977, le succès foudroyant de Star Wars change complètement la donne. La Fox se découvre une soudaine passion pour la science-fiction et se tourne vers le seul script du genre à sa disposition: celui de Star Beast, donc, passé de mains en mains et rebaptisé Alien. Dans l'intervalle, O'Bannon a rencontré le plasticien suisse H.R. Giger sur le tournage avorté du Dune de Jodorowsky en Europe et entend bien lui confier le design de la créature en question. Il le présente au quadra anglais spécialisé dans la pub alors dépêché pour réaliser le film, celui que l'on n'est pas encore près d'appeler "sir" Ridley Scott. Quant au rôle principal, il échoie à une actrice montante de Broadway entraperçue dans le Annie Hall de Woody Allen: Sigourney Weaver ne le sait pas encore, mais la détermination du lieutenant de première classe Ellen Ripley lui collera bientôt tellement à la peau qu'elle infusera son ADN de comédienne. Cette fois c'est bon, toutes les planètes sont alignées pour engendrer ce qui deviendra l'une des mythologies les plus marquantes du cinéma moderne. Alien voit le jour en 1979. "Dans l'espace, personne ne vous entend crier", prévient l'affiche du film. Dans les salles de cinéma, c'est une autre affaire: Alien fout les foies et explose le sonomètre. Sombre et viscéral, anxiogène et claustro, ce survival malsain en huis clos s'inspire bien sûr de la SF pulp des années 50-60 mais en renouvelle surtout profondément les codes, en l'inscrivant dans une tension inédite entre passé et futur, entre l'angoisse traumatique des origines et les caprices possiblement monstrueux de l'évolution. Pas pour rien que l'ordinateur de bord du Nostromo, vaisseau cargo sur lequel se déroule l'action, s'appelle Mother. Dans les coursives utérines de l'appareil, les membres de l'équipage sont décimés un à un façon Dix Petits Nègres par le xénomorphe baveux qui y a élu domicile. Truffant son jeu de massacre d'étranges moments de suspension, Scott comprend que la peur se nourrit du silence et du vide: à la fin, il n'en restera qu'une. Splendeur crépusculaire! James Cameron, 1986 Là où Alien inventait le concept de maison hantée dans l'espace, sa suite, réalisée sept ans plus tard par un James Cameron fraîchement auréolé de la réussite de The Terminator, y transpose brillamment les enjeux du "war movie" à l'américaine, jusque dans la bande-son aux accents "militaires" de James Horner. Dans son caisson d'hyper-sommeil, Ripley évoque la Belle au bois dormant, avalisant l'idée d'une saga Alien à envisager comme un conte de fées dark et désenchanté -"Who is Snow White?", demandera encore plus tard l'un des personnages du film à son égard. En garçon de plus en plus manqué, le lieutenant s'entoure de marines coloniaux tandis que l'alien se multiplie. Les planètes, elles, ressemblent à de gros ventres arrondis. Cameron s'engouffre d'évidence dans la brèche psychanalytique ouverte par l'épisode originel qu'il prolonge tant dans l'action, plus franche, que dans les thématiques de la fécondation et de la maternité, effective ou symbolique, Ripley prenant sous son aile une jeune gamine orpheline avant de se confronter à la reine pondeuse des xénomorphes. Intense, voire carrément éprouvant, Aliens est un nouveau chef-d'oeuvre, qui épingle au passage avec férocité le pouvoir corrupteur de l'argent et la logique déshumanisante du capitalisme. Entre l'humain et le monstre, la frontière est de plus en plus poreuse, comme ne manque pas de le souligner Ripley: "Je ne sais pas quelle espèce est la pire. Eux, ils ne se massacrent pas pour un pourcentage à la con." David Fincher, 1992 La saga s'est en partie construite sur la phrase de Joseph Conrad: "Nous vivons comme nous rêvons -seuls." Et le troisième épisode ne se fait faute de le rappeler de manière brutale et expéditive, tuant d'entrée de jeu l'enfant d'adoption voyageant avec Ripley. Situé sur une planète-prison haute sécurité en forme de labyrinthe, bourrée de criminels et de tarés libidineux, Alien3 connaît une phase de pré-production singulièrement chaotique et est à l'arrivée confié à un jeune réalisateur de clips musicaux: David Fincher. Avec son atmosphère poisseuse, voire parfois même pluvieuse, le film annonce en quelque sorte déjà Se7en, qu'il signera juste après. Si le premier Alien convoquait l'horreur pure et sa suite directe la tradition du film de guerre, celle-ci tient en effet davantage du thriller, souvent pensé en travellings speedés. C'est une constante, Alien questionne les limites de la condition humaine en floutant les frontières entre les genres -cinématographiques mais aussi sexuels. Androgyne, Ripley arbore désormais le crâne rasé et s'accompagne de personnages assez caricaturaux. Le principe de contamination à l'oeuvre dans la saga, travaillée en profondeur par la question de l'altérité, se poursuit, jusque dans le ventre même de Ripley, mais cet Alien3, s'il enfonce le clou nihiliste et désespéré présidant à la franchise, manque cruellement de finesse, évoquant dans ses moins bons moments un simple épisode de L'Agence tous risques. Qu'à cela ne tienne, on n'oubliera pas de sitôt ce plan iconique dans l'infirmerie où les mâchoires érectiles de la bête salivent tout contre le visage transpirant de l'héroïne. Privé du final cut, Fincher finira par renier le film. Jean-Pierre Jeunet, 1997 Cinq ans plus tard, on trouve dans le quatrième épisode d'Alien ce côté bricolo-gadget et une certaine esthétisation de la laideur propres au cinéma de Jean-Pierre Jeunet, mais le Frenchie monté à Hollywood dans la foulée de La Cité des enfants perdus s'égare dans une surenchère de monstres. Chargé, trop bavard, le film ploie sous les fausses bonnes idées du scénario de Joss Whedon (Buffy), qui jongle assez grossièrement avec les thématiques du clonage et des manipulations génétiques pour mieux moraliser sur les dérives scientifiques. Le minimalisme cradingue des débuts fait place au fétichisme triomphant des effets spéciaux. Pour Scott, l'important ne résidait pas dans ce que le spectateur voyait, mais dans ce qu'il croyait avoir vu. Chez Jeunet, cinéaste désespérément littéral, tout doit être montré. "La chair est triste, hélas! et j'ai vu tous les films", semble désormais autorisé à penser le geek cinéphile dans son fauteuil. Pourtant, tout n'est pas à jeter dans cette Resurrection, entre une véritable prouesse d'action sous-marine et la chute régressive de Ripley vers le ventre chaud et grouillant de la mère alien. Le film n'en croise pas moins très maladroitement les deux pôles autour desquels s'est toujours nouée la saga, soit l'organique et le mécanique, la biologie et la technologie. "Tu es plus humaine qu'un humain", balance sans conviction le clone Ripley à l'androïde tomboy campée par Winona Ryder. Human after all, peut-être, mais dans le grand-guignol décomplexé et la philo de Carrouf, donc. Ridley Scott, 2012 Retour de Ridley Scott aux manettes pour ce prequel qui n'en est finalement et officiellement pas tout à fait un, même si le film multiplie d'évidence les points d'accroche avec la quadrilogie. Optant pour une esthétique numérique et clinquante, Prometheus ne fait pas vraiment peur, l'épopée existentielle (il est ici question de découvrir les secrets de l'origine de l'humanité sur Terre...) virant insensiblement au salmigondis faiblement inspiré d'ésotérisme et d'action. Personnages peu voire pas attachants, dialogues indigents: Scott semble au fond trop occupé à en mettre plein la vue pour insuffler une âme véritable à son film. Conçu comme un long et souvent laborieux récit d'exposition, celui-ci se clôt alors qu'il vient à peine de décoller. Une séquence déjà quasi anthologique d'avortement-accouchement par césarienne laisse néanmoins à penser que le cinéaste a peut-être encore des choses à dire, et surtout à montrer. Affaire à suivre. Ridley Scott, 17 mai 2017 Sixième, voire même huitième (si l'on compte les spin-offs Alien vs. Predator et Alien vs. Predator: Requiem), installation dans l'univers de la franchise, Covenant renoue ouvertement avec la terminologie Alien mais ne s'inscrit pas moins dans la suite directe de Prometheus -pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Michael Fassbender, Noomi Rapace et Guy Pearce, tous du film précédent, sont à nouveau annoncés au casting, mais c'est bien Katherine Waterston, vue dans le Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, qui tient le haut du pavé. Qu'est-on en droit d'attendre de ce "vrai sequel de faux prequel" qui s'appelait à l'origine Paradise Lost (Covenant signifie le pacte, le contrat)? Un retour à des trucages plus artisanaux, déjà, Ridley Scott semblant avoir enfin réalisé que les images de synthèse n'ont pas réponse à tout. Un nouveau type d'alien, aussi: le néomorphe, qu'on entrapercevait à la fin de Prometheus. Le come-back de la reine xénomorphe, enfin? C'est en tout cas ce que laissent augurer certains visuels dévoilés au compte-gouttes... Réponse dans les salles, et sur www.focusvif.be, le 17 mai. Le prochain film de la saga, sans doute toujours piloté par Ridley Scott, devrait être Alien: Awakening et situer chronologiquement son action entre Prometheus et Covenant afin de clore la trilogie précédant le chef-d'oeuvre séminal de 1979. Selon les dires du réalisateur anglais, trois films pourraient encore suivre, mais tout cela reste encore très hypothétique. Une chose est plus ou moins certaine, à ce stade: le Alien 5 de Neill Blomkamp (District 9, Elysium), un temps annoncé, semble désormais condamné à errer à jamais dans les limbes. Texte Nicolas Clément