Le monde du livre ne pouvait décemment passer à côté de l'anniversaire d'une oeuvre à la descendance éditoriale nombreuse. De Gilles Deleuze (elle a servi d'engrais à sa Logique du sens) à Coraline de Neil Gaiman (porté à l'écran par Henry Selick en 2009) en passant par le Cycle des princes d'Ambre de Roger Zelazny, Alice a fait couler autant d'encre qu'elle n'a versé de larmes quand, réduite à la portion congrue, elle se rend compte que la clé qui ouvre la porte menant au "jardin le plus adorable qu'on puisse imaginer" est hors de portée. Dans le flot des hommages, on retiendra en particulier deux petites perles qui revisitent le conte par des voies diamétralement opposées: archiclassiques d'un côté, détournées de l'autre avec un mariage entre ce pilier de la littérature enfantine et art contemp...

Le monde du livre ne pouvait décemment passer à côté de l'anniversaire d'une oeuvre à la descendance éditoriale nombreuse. De Gilles Deleuze (elle a servi d'engrais à sa Logique du sens) à Coraline de Neil Gaiman (porté à l'écran par Henry Selick en 2009) en passant par le Cycle des princes d'Ambre de Roger Zelazny, Alice a fait couler autant d'encre qu'elle n'a versé de larmes quand, réduite à la portion congrue, elle se rend compte que la clé qui ouvre la porte menant au "jardin le plus adorable qu'on puisse imaginer" est hors de portée. Dans le flot des hommages, on retiendra en particulier deux petites perles qui revisitent le conte par des voies diamétralement opposées: archiclassiques d'un côté, détournées de l'autre avec un mariage entre ce pilier de la littérature enfantine et art contemporain. Aucune trahison ou récupération fumeuse pour autant, la richesse du roman de Lewis Carroll autorisant a priori tous les grands écarts formels. C'est que par le biais édulcorant du rêve, Alice brasse des thèmes sulfureux comme le sexe, la violence et la folie, et charrie son lot de questions existentielles vertigineuses. Sous ses dehors inoffensifs, l'auteur laboure méchamment l'inconscient, anticipant l'avant-garde et les surréalistes. Mais la grande découverte et sensation de ce jubilé, c'est la réédition à l'identique du carnet que Charles Lutwidge Dogson, qui ne s'appelait pas encore Lewis Carroll, offrit en 1864 pour sa Noël à une petite demoiselle du nom d'Alice Liddell. Au terme d'une balade en barque à l'été 1962 en compagnie de ses deux soeurs, elle avait demandé au jeune assistant de la faculté dont son père était le doyen de faire un livre de l'histoire fantastique qu'il venait de raconter. Promesse tenue deux ans plus tard donc. Sous le titre Alice sous la terre. De cette matrice intimiste naîtra dès 1865 le livre qui deviendra célèbre, illustré cette fois par le réputé John Tenniel, dont le trait penche davantage du côté de la caricature en vogue à l'époque. Petit cocorico, ce sont les éditions bruxelloises Frémok qui sont à l'origine de cette excavation. Sous sa couverture toilée rose, on a le plaisir de retrouver l'écriture manuscrite (un travail d'orfèvre de la main de la lettreuse française Amandine Boucher) et les dessins à la plume réalisés par l'auteur lui-même. Étonnamment, l'ensemble transpire la modernité, le trait ténébreux et maladroit rappelant même l'esthétique povera d'une frange de la BD indépendante actuelle qui privilégie l'authentique au joli, le flou à la domestication. Même le texte, rendu à son âpreté et ses formulations un peu vieillottes, renforce l'étrangeté de ce voyage jubilatoire dans un monde parallèle où les animaux parlent, les cartes à jouer repeignent les roses et où la vilaine reine de coeur a la fâcheuse manie de vouloir trancher les têtes. Cette version qui respecte à la lettre le carnet originel contraste avec l'autre coup éditorial de cette année anniversaire. Surfant sur l'épais nuage psychédélique qui flotte sur le monde d'en bas (la scène avec le champignon pourrait figurer telle quelle chez Hunther S. Thompson...), les éditions Hélium ont orchestré la rencontre entre Alice et l'artiste contemporaine Yayoi Kusama. En résulte un dialogue fécond sublimé par un tourbillon visuel où les petits pois alternent avec des dessins figuratifs ou abstraits aux tons pastel puisés dans l'abondante production hallucinogène de cette artiste borderline obsédée par les ronds. Ce festin graphique, soutenu par une traduction plus onctueuse, propulse Alice de la 4e à la 5e dimension. Et quand elle affirme: "Moi, Kusama, je suis la Alice au pays des merveilles des temps modernes", on la croit volontiers. Etrange et vénéneux pour le fac- similé ou pop et arty pour le trip de Kusama, Alice est décidément la spécialiste toutes catégories des métamorphoses... ALICE SOUS LA TERRE, DE LEWIS CARROLL, ÉDITIONS FRÉMOK, 96 PAGES. ALICE AU PAYS DES MERVEILLES À TRAVERS L'oeUVRE DE YAYOI KUSAMA, ÉDITIONS HÉLIUM, 192 PAGES. TEXTE Laurent Raphaël