Signe des temps (fétides), à l'heure où toute médiation est frappée du sceau de la suspicion, le chroniqueur de bonne foi se sent obligé de se dédouaner. Par exemple, s'il pense au plus profond de lui-même que le nouveau lot d'expositions se déroulant à Kanal frise la perfection et qu'il l'écrit, il précise qu'il n'a nullement été payé ou pressé de le faire. Jusque dans l'ancien carwash du garage Citroën, la programmation de ce mastodonte bientôt en chantier est béton. La preuve avec Miscellaneous Folies, proposition atypique qui interroge l'architecture tout autant qu'elle revitalise l'exposition abordant cette discipline. On la doit à deux commissaires à l'esprit aiguisé, Benjamin Lafore et Sébastien Martinez-Barat. Le propos porte sur les "folies", ces maisons de plaisance que se faisaient construire autrefois les aristocrates (et qui resurgissent aujourd'hui en contexte urbain). Souvent tarabiscotés, ces bâtis sont nés de caprices, voire parfois de défis ou de paris. La "folie", en quelque sorte, c'est "l'autre" de la symétrie et de la fonction. C'est comme le disait B.J. Archer, " des bâtiments sexy qui ne se sont pas encombrés par des questions de plomberie". Pour le curieux, il est jubilatoire de découvrir de tels dispositifs, " terriblement sophistiqués ou exagérément sommaires", libérés de l'utilitaire et de la contrainte. Passionnant est également le rôle que ces bizarreries permettent d'endosser: ermite d'un jour dans une cabane, nomade sous la tente, Priape dans le temple de l'Amour ou vainqueur sous l'arc de triomphe. Ces constructions sont calibrées pour être pleinement habitées.

Pro et rétrospectif

Lafore et Martinez-Barat présentent une sélection de "folies" qui ne se veut pas du tout exhaustive. À l'idée d'encyclopédie, ils ont préféré la multiplication des typologies à travers l'espace -Europe, Japon, États-Unis- et le temps. Celles-ci ont en commun la "nécessaire inutilité" mais également un goût affirmé pour l'énigme. On retient par exemple le cénotaphe de Jean-Jacques Rousseau sur l'île des Peupliers au fond du parc d'Ermenonville. Le lieu est d'autant plus fascinant qu'il est interdit de s'en approcher. Il l'est également par le fait qu'un doute plane. Il se dit que les cendres du célèbre philosophe n'auraient jamais rejoint le Panthéon en 1793. Le marquis de Girardin, propriétaire du parc, est suspecté d'avoir imaginé un simulacre de transfert du corps. Là ou pas là? Remarquable est également le caractère éclaté de la mise en scène des différents lieux. L'oeil circule entre photos, plans et modèles réduits. Ce parti pris est lumineux, qui fait venir à l'esprit bien des considérations. C'est d'abord le lien insécable entre folies et milieu qui frappe, comme le dit Benjamin Lafore: " Les folies formulent l'architecture et le paysage comme une culture indissociable". Dans la foulée déductive, impossible de ne pas mesurer ce que ces réalisations disent de la politique et notamment du déclin de la monarchie -comme par hasard, elles surgissent au moment où un certain avènement démocratique préfigure la cage à poule, la vie en clapier égalitaire. Enfin, et c'est sans doute la perspective la plus revigorante, les folies résonnent de manière fascinante au regard des perspectives offertes par les imprimantes 3D qui sont en train de réinventer la construction. Ces nouvelles mises en forme pour habiter le monde sont devant nous.

Miscellaneous Folies

Kanal, quai des Péniches, à 1000 Bruxelles. Jusqu'au 29/04.

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www.kanal.brussels