La grâce discrète, presque aride, de Jean-Christophe Bailly est sans pareille dans la production intellectuelle contemporaine. Ami de Jean-Luc Nancy, de Jacques Derrida, mais aussi de feu Philippe Lacoue-Labarthe, avec qui il dirigeait la collection "Détroits" chez Christian Bourgois, il a très tôt fait le choix d'une carrière qui passerait à l'écart de l'université, et de formes se soustrayant aux exigences fermées du li...

La grâce discrète, presque aride, de Jean-Christophe Bailly est sans pareille dans la production intellectuelle contemporaine. Ami de Jean-Luc Nancy, de Jacques Derrida, mais aussi de feu Philippe Lacoue-Labarthe, avec qui il dirigeait la collection "Détroits" chez Christian Bourgois, il a très tôt fait le choix d'une carrière qui passerait à l'écart de l'université, et de formes se soustrayant aux exigences fermées du livre. Hanté par le poème, pratiquant l'art du récit, travaillant longtemps pour le théâtre, spectateur scrupuleux des soubresauts des mondes de l'art, éditeur exigeant pour Bourgois, mais aussi pour Hazan, il est peut-être, des penseurs de sa génération, celui qui possède la connaissance la plus profonde de ce qui n'est pas la pensée, mais peut la porter à ses plus belles hauteurs. Deux recueils parus ces semaines-ci donnent à lire les facettes, aussi nombreuses que délicates, de cette curiosité et de cette exigence: L'Imagement, qui rassemble un groupe de textes questionnant l'art et l'image, et Naissance de la phrase, autour de l'origine du langage et du poème. Dans le premier, traversant toutes les périodes de l'Histoire de l'art, Bailly enquête, au contact d'oeuvres singulières (celles de Nicolas Poussin ou de Walker Evans, de Marcel Duchamp ou d'Éric Poitevin), sur la manière dont les images se constituent dans un processus paradoxal de souvenir -celui qui y mène et celui qu'elles suscitent. Dans le second, opérant un détour par Paterson, le célèbre poème de William Carlos Williams (mais aussi par le film de Jim Jarmusch du même titre), il scrute ce qui se produit à chaque fois qu'une phrase est prononcée -la manière dont celle-ci évoque la scène inexprimable de sa propre source. Dans les deux cas, Bailly refuse de céder aux explications ou aux théories, au profit d'une manière de pister les allers et les retours qui font que notre relation aux images et aux mots en excèdent toujours les frontières supposées. C'est aussi beau que puissant.