Après l'épreuve, vient le temps du récit. Et comment rendre compte de la multiplicité des parcours au temps de la pandémie ? Au-delà des publications opportunistes surgies dès le terme du confinement, les meilleurs récits seront-ils de fiction ? Quelles fictions ? En quel(s) nom(s) ? Et quels dispositifs inventer pour croiser les voix, pour faire communauté ? Olga Tokarczuk, dans Dieu, le temps, les hommes et les anges (1), a mis en place, à propos de la guerre de 40-45, un mode de narration d'une grande force. Soit un village polonais, choisi comme centre du monde - ce pourrait être, aujourd'hui...

Après l'épreuve, vient le temps du récit. Et comment rendre compte de la multiplicité des parcours au temps de la pandémie ? Au-delà des publications opportunistes surgies dès le terme du confinement, les meilleurs récits seront-ils de fiction ? Quelles fictions ? En quel(s) nom(s) ? Et quels dispositifs inventer pour croiser les voix, pour faire communauté ? Olga Tokarczuk, dans Dieu, le temps, les hommes et les anges (1), a mis en place, à propos de la guerre de 40-45, un mode de narration d'une grande force. Soit un village polonais, choisi comme centre du monde - ce pourrait être, aujourd'hui, un quartier de nos villes ou une commune rurale. Soit des habitants que l'histoire sort de leur train-train quotidien. Non qu'ils soient à proprement parler sur le front, mais la rumeur de la guerre, ses conséquences au jour le jour, bouleversent leurs existences par des signaux plus ou moins proches. Le grondement des bombardements au loin, la pénurie alimentaire, des soldats qui réquisitionnent une maison, des convois où disparaissent des familles et sur lesquels on préfère fermer les yeux, des maris absents, des hommes de passage, des femmes au four et au moulin, une enfant précocement mûrie, un vieil homme qui s'enferme dans un jeu de patience. C'est un récit en forme de labyrinthe, dont chaque chapitre est intitulé " le temps de... " suivi d'un prénom. Autant de prénoms que de protagonistes, Isidor, Ruth, la Glaneuse, le châtelain Popielski, Misia ou le Mauvais Bougre, une bonne trentaine au moins, au risque de s'y perdre, d'autant que s'y ajoute " le temps des tilleuls ", " le temps du moulin à café ", ou encore le " temps du mycélium ", cet enchevêtrement de filaments végétaux qui court partout sous la terre. Car Olga Tokarczuk inclut la nature et les objets dans son choeur de témoins. Elle excelle à tisser ensemble la vie des humains, des plantes, des pierres, des bêtes. Un monde souterrainement relié s'agite sous nos yeux, une symphonie animiste naît au fil des pages. Puissance de cet entrelacs vital, de cette superposition d'existences que l'on perd ici, retrouve là, et entre lesquelles se nouent des liens serrés ou lâches. Il faut accepter de se laisser porter, d'entrer dans chaque destin jeté dans le creuset de son bref chapitre et relié aux autres par l'habile puzzle des prénoms. Un tissage rhizomatique pour un résultat choral. De quoi rendre compte, avec la force et la délicatesse requises, de la lutte de chacun pour s'adapter et survivre. Au jeu imbécile et cruel de la guerre, Olga Tokarczuk répond par un autre jeu, bénéfique dans ses nuances, son intelligence prismatique. De quoi rêver, même si la pandémie n'a pas fini d'empoisonner nos vies, au jour, lointain peut-être, où quelqu'un sera capable de nous en donner un aussi juste récit.