La société Moulinsart, qui représente les ayants-droits de Hergé et gère toutes les exploitations commerciales, hors albums!, de son oeuvre, lançait ce jeudi matin à l'hôtel de ville de Bruxelles les festivités prévues en 2019 autour de Tintin. C'est en effet le 10 janvier 1929 qu'apparaissait pour la première fois, dans les pages du "Petit Vingtième", le jeune aventurier à houppette. 90 ans plus tard, et 42 ans après le 23e et dernier album officiel de la série, le personnage et son créateur sont définitivement entrés dans l'Histoire, et pas seulement du 9e Art: les albums continuent de se vendre, partout dans le monde, à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires chaque année, les planches originales sont devenues des oeuvres d'art, les plus chères sur le marché BD, les expos et les licences, sous le contrôle strict de la SA Moulinsart, continuent de se multiplier... Le tout en respectant la volonté moult fois répétée par Hergé que son personnage et son univers ne puissent lui survivre: depuis 1976 et Tintin et les Picaros, il n'y a eu ni reprise ni nouvel album de Tintin - mais bien une (sur)exploitation de l'oeuvre, entre éditions originales, intégrales et exégèses qui parviennent à chaque fois à susciter l'intérêt, public et médiatique. Un exploit marketing qui passe clairement, désormais, par la dématérialisation de l'oeuvre de Hergé, et son exploitation hors albums.
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La société Moulinsart, qui représente les ayants-droits de Hergé et gère toutes les exploitations commerciales, hors albums!, de son oeuvre, lançait ce jeudi matin à l'hôtel de ville de Bruxelles les festivités prévues en 2019 autour de Tintin. C'est en effet le 10 janvier 1929 qu'apparaissait pour la première fois, dans les pages du "Petit Vingtième", le jeune aventurier à houppette. 90 ans plus tard, et 42 ans après le 23e et dernier album officiel de la série, le personnage et son créateur sont définitivement entrés dans l'Histoire, et pas seulement du 9e Art: les albums continuent de se vendre, partout dans le monde, à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires chaque année, les planches originales sont devenues des oeuvres d'art, les plus chères sur le marché BD, les expos et les licences, sous le contrôle strict de la SA Moulinsart, continuent de se multiplier... Le tout en respectant la volonté moult fois répétée par Hergé que son personnage et son univers ne puissent lui survivre: depuis 1976 et Tintin et les Picaros, il n'y a eu ni reprise ni nouvel album de Tintin - mais bien une (sur)exploitation de l'oeuvre, entre éditions originales, intégrales et exégèses qui parviennent à chaque fois à susciter l'intérêt, public et médiatique. Un exploit marketing qui passe clairement, désormais, par la dématérialisation de l'oeuvre de Hergé, et son exploitation hors albums.Robert Vangenenberg, l'administrateur délégué de Moulinsart, a ainsi égrainé, d'abord tout ce qui a été fait depuis 20 ans - le Musée Hergé (qui fête ses dix ans), les grandes expos Tintin, son entrée à Beaubourg, les spectacles vivants, les documentaires ou le film de Spielberg - ensuite tout ce qui est prévu cette année, mais rarement sur papier: après un "verre de l'amitié" organisé ce samedi dans la boutique officielle de la place du Sablon, Tintin aura les honneurs de nombreuses expositions internationales (à Barcelone, Séoul, Lisbonne ou au château de Malbrouk, en Moselle); il fera également l'objet de nouveaux documentaires audiovisuels et d'une nouvelle et ambitieuse série de feuilletons radios, assurés par Radio France et la Comédie Française; une nouvelle collection des "voitures de Tintin" (au 1/24e) va être lancée par Hachette; des pièces de monnaie vont être frappées, et une première boutique Tintin va s'ouvrir en février en Asie, à Shanghai, avant que n'y ouvre un nouveau parc d'attractions consacré à la BD, et dont un pan entier sera voué à Tintin. Une nouvelle revue trimestrielle devrait également voir le jour. "Tintin, c'est l'aventure" proposera dès le mois de juin et sous forme de mook "près de 150 pages de reportages, d'enquêtes, de portraits et de rencontres avec ceux qui font le XXIe siècle et notre actualité, dans un esprit d'aventures fidèle à celui de Tintin". On y trouvera aussi, dans chaque numéro thématique, le premier étant d'ores et déjà consacré à la conquête spatiale, un court récit BD d'une douzaine de pages renouant avec "l'esprit de Tintin"; le Belge Yslaire sera l'auteur du premier de ces récits, "qui ne sera ni nostalgique, ni une reprise, mais bien dans l'esprit de découverte de Tintin et Hergé" s'est empressé de préciser l'auteur. Un mot a également été touché sur le retour de Tintin au cinéma: Moulinsart continue d'espérer la mise en chantier par le duo Spielberg/Jackson d'une suite au Secret de la Licorne sorti il y a déjà huit ans: "une annonce officielle est attendue cette année, pour un film qui pourrait voir le jour en 2022."Mais c'est surtout la digitalisation à marche forcée du personnage qui marquera cette année 2019: outre, d'ici la fin de l'année, la création d'un jeu pour mobile, Moulinsart prévoit de développer considérablement son application mobile baptisée "Les aventures de Tintin": on y trouve désormais tous les albums - Casterman ne possède "que" les droits d'exploitation papier - en huit langues, lesquels bénéficieront tous et petit à petit d'une version "rich media", permettant d'interagir avec les planches et cases et d'avoir directement accès à de multiples sources documentaires. Plus original encore, Moulinsart prévoit à terme de remasteriser et coloriser les neuf premières aventures de Tintin, réalisées à l'origine en noir et blanc. Une entreprise de mise en couleurs qui avait commencé en 2017 avec Tintin au Pays des Soviets et que Moulinsart poursuit désormais seul, sans Casterman et sans album papier, avec Tintin au Congo - et plus précisément la version colorisée de cette deuxième aventure de Tintin, telle qu'elle fut publiée en 1930 et 1931 dans "Le Petit XXe".Le torchon semble en effet brûler, à nouveau, entre Moulinsart et Casterman, ou plus précisément son actionnaire Gallimard, comme le souligne déjà Olivier Rogeau dans le large dossier consacré cette semaine dans Le Vif aux 90 ans de Tintin. Une version papier de ce Tintin au Congo colorisé devait voir le jour pour ce 10 janvier, en même temps que le lancement de sa version digitale - et ce, après avoir déjà écoulé 300.000 exemplaires de la version couleurs de Tintin au pays des Soviets sorti il y a deux ans. Mais Casterman, grand absent de cette conférence de presse, a officiellement et pudiquement "pris du retard", mais en réalité renâcle, soit pour des questions purement comptables avec Moulinsart, soit parce que le choix de l'oeuvre, considérée par beaucoup comme pro-colonialiste, voire raciste, fait toujours polémique. Les responsables de Moulinsart, eux, ont botté en touche: "Disons qu'il y a actuellement des discussions farouches entre les ayants-droits de Hergé et Casterman, un peu comme dans les années 70 lorsque Hergé voulait absolument une réédition des Soviets et que face au refus de l'éditeur, il a du en tirer 500 à compte d'auteurs; la période est un peu similaire: la liberté de parole n'est pas facile à exprimer... Mais ce n'est que du retard: on peut considérer cette version numérique comme une sorte de prépublication".Le malaise semble néanmoins plus profond: le matin même sur France Inter, et juste avant cette conférence de presse, Benoit Mouchart, directeur éditorial de Casterman, a au contraire plaidé pour une publication de... Tintin et le thermozéro, un des très rares inédits de Hergé et Tintin n'existant que sous la forme d'un long découpage et de quelques crayonnés! Un récit qu'il s'agirait donc dès lors de finaliser (il n'existe pas assez de matériel pour la publier par exemple sous forme de crayonnés comme "Tintin et l'Alph-Art") et qui tient donc, pour Moulinsart, de l'hérésie: "Cette communication tient de la propagande éditoriale", a brièvement commenté, un peu contrit, Yves Février, directeur multimédia chez Moulinsart. "Il n'y a à ma connaissance aucun accord avec Fanny et Nick (la dernière épouse de Hergé et son mari Nick Rodwell, devenu le principal et intraitable gestionnaire de l'oeuvre, NDLR), et Hergé lui-même voyait dans cette aventure rapidement avortée une forme de doublon, dont il n'était pas satisfait du scénario. C'est une décision qui n'est pas concertée. Une fake news." Dernière anecdote qui en dit peut-être long sur le conflit de moins en moins larvé entre Moulinsart et Casterman: le premier s'est tout de même permis de tirer 500 exemplaires papier de ce "nouveau" Tintin au Congo, numérotés et réservés à la presse et à quelques happy few. Un "vrai" album de Tintin , comme seul Casterman a a priori le droit d'en publier, mais étiqueté "Editions Moulinsart"...Cette journée-anniversaire s'est poursuivie et terminée par un débat que Moulinsart a eu le courage (ou l'inconscience) d'organiser autour de cette seule aventure africaine de Tintin, dans la foulée de cette nouvelle version numérique et colorisée, mais aussi du livre écrit par Philippe Goddin et sorti en novembre, Les tribulations de Tintin au Congo, qui se propose de remettre cette aventure polémique dans le contexte de son époque et au final d'exonérer Hergé de toute intention colonialiste, raciste et en tout cas méchante. Un avis que ne partagent toujours pas les représentants de la société congolaise. Kalvin Soiresse Njal, du collectif "Mémoire Coloniale" s'est ainsi exprimé sans détour: "Hergé a d'excellents avocats et le contexte a bon dos; cette oeuvre véhicule au minimum du racisme inconscient, ainsi que des stéréotypes et des préjugés qui mériteraient un véritable travail pédagogique, et au moins un encart d'explication pour accompagner sa lecture. Ce n'est toujours pas le cas.".