J'ai marché pendant des heures, voilà la première chose que je lui dirai. J'ajouterai que je n'ai pas trouvé. Ou que c'était fermé. On verra bien... Bien sûr, "marcher pendant des heures", ce n'est pas une question de minutage, c'est comme "l'attendre pendant des heures": une simple histoire d'ennui et de doute. L'addition des deux. Je ne pourrai pas raconter que j'ai erré, non, ce ne serait pas crédible : la route est rectiligne, impossible de se tromper. Et pourtant mon esprit est ailleurs et le soleil de plomb m'assomme, ralentit ma progression, rend les contours de ma trajectoire flous. Il y a bien un grillage à ma droite. Je pourrais m'y agripper, j'aurais l'assurance que je ne m'égare pas. De temps à autre, je me retourne pour évaluer la distance parcourue. Je m'arrête. Je plisse les yeux. Maintenant, je n'aperçois même plus le "M" blanc sur fond bleu planté à côté d'un panneau d'affichage électronique où des publicités défilent. C'est bizarre, une station de métro enterrée au milieu de nulle part. La ligne a été prolongée mais je ne pense pas qu'il y ait d'autres voyageurs qui viennent jusqu'ici. J'ai eu l'impression d'être le premier à fouler le revêtement de sol qui sent le caoutchouc neuf, le premier à prendre l'escalator rutilant. Ce quartier, je le connais bien, j'y ai vécu il y a longtemps. Quand j'étais enfant. Il n'y a rien à voir dans le coin, je le sais. Avant que je ne referme la porte de l'appartement, elle m'a dit: "Tu ne peux pas savoir, ça fait une éternité..." Mais lorsque l'escalator te dépose délicatement à la surface de la terre, lorsque tu quittes le métal en mouvement, tu vois que rien n'a changé. Il n'y a pas de trottoir, juste un ruban poussiéreux qui s'étire le long de la clôture. Parce que maintenant, il y a une clôture. Peut-être qu'au fond il est là, le changement. Incarné par ce grillage à poule aux mailles hexagonales. Côté gauche, le paysage m'est familier: l'asphalte, les camionnettes en double file, une rangée de petits commerces et cafés qui n'ouvriront que plus tard dans la journée. Et des night shops. A droite, c'est différent. Il n'y a plus de terrain vague, seulement quelques petits monticules de terre, çà et là. Temporaires. Comme les coquelicots qui y poussent. Les bleuets ont disparu - comme partout -, les palissades n'existent plus que dans mes souvenirs, les enfants jouent ailleurs. Où, je ne sais pas... Je m'enfonce dans cette espèce de No man's land, un air d'harmonica dans la tête. Pas celui d'un western spaghetti, non, celui de Calling You, la bande son de Bagdad Café. Avec cette voix envoûtante... A desert road from Vegas to nowhere, vous vous souvenez? Je ralentis encore le pas. Peu à peu, je commence à distinguer l'objet de mon expédition. Une expédition qui va tourner court, comme toutes celles du même genre. J'ai l'impression d'être un gosse de six ans à qui on a collé un sac sur le dos contenant une gourde et une collation et qu'on envoie crapahuter pour avoir la paix. Mais moi, je n'étais pas tenté par l'aventure. Je ne sais pas dire non, c'est tout. Ou je ne le dis pas assez fort. "Un projet qui me ressemble", elle m'a annoncé. "Et en plus c'est à deux pas du quartier de ton enfance. Il faut bien que tu te trouves un nouveau logement, non? Tu ne t'es jamais tout à fait plu, chez moi..." Elle m'a dit "regarde" en feuilletant une brochure en papier glacé de l'agence immobilière qui se trouve en bas de chez nous. En bas de chez elle. Elle était souriante. Son regard faisait des allez-retours entre le prospectus et moi. Elle a lu quelques extraits. Il était question d'un projet ouvert sur le monde. De mixité sociale. De quartier à haut potentiel. "Il y a même une nouvelle station de métro à proximité, c'est super, non? Et en même temps c'est hyper sécurisé..." J'ai lâché: "Comment ça, hyper sécurisé?" et elle a haussé les épaules, elle ne savait pas, ce n'était pas précisé mais avec les nouvelles technologies, on pouvait à la fois être efficace et discret. Qu'est-ce que je m'imaginais, que les promoteurs avaient planté un mur en acier? Et elle a ajouté, comme pour elle-même: "Un mur, c'est vraiment le comble de la vulgarité."

Elle avait raison, il n'y a pas de mur, bien sûr. Et pas de douves non plus.

J'approche de l'entrée, je vais croiser le regard du gardien, c'est le moment de montrer patte blanche. Dans cette zone où l'on ne croise que des SUV, j'ai l'air suspect. Arriver à pied fait de moi non pas un homme extravagant mais un loser, j'en ai parfaitement conscience. Et à vrai dire, ça m'est égal. Je continue tout droit. J'ai dépassé l'entrée de "Rive droite - Complexe résidentiel exclusif". J'ai laissé derrière moi ses appartements-témoin, ses offres de lancement, ses caméras et ses agents de sécurité qui patrouillent de part et d'autre du long grillage à poule. Je m'arrête un instant et j'avance la main. Juste pour vérifier si l'enceinte est électrifiée... Une voix m'interpelle: "Vous cherchez quelque chose, Monsieur?" Je fais la sourde oreille, je sifflote, je m'éloigne.

Je lui dirai qu'il ne manque que des miradors.

J'ai marché pendant des heures, voilà la première chose que je lui dirai. J'ajouterai que je n'ai pas trouvé. Ou que c'était fermé. On verra bien... Bien sûr, "marcher pendant des heures", ce n'est pas une question de minutage, c'est comme "l'attendre pendant des heures": une simple histoire d'ennui et de doute. L'addition des deux. Je ne pourrai pas raconter que j'ai erré, non, ce ne serait pas crédible : la route est rectiligne, impossible de se tromper. Et pourtant mon esprit est ailleurs et le soleil de plomb m'assomme, ralentit ma progression, rend les contours de ma trajectoire flous. Il y a bien un grillage à ma droite. Je pourrais m'y agripper, j'aurais l'assurance que je ne m'égare pas. De temps à autre, je me retourne pour évaluer la distance parcourue. Je m'arrête. Je plisse les yeux. Maintenant, je n'aperçois même plus le "M" blanc sur fond bleu planté à côté d'un panneau d'affichage électronique où des publicités défilent. C'est bizarre, une station de métro enterrée au milieu de nulle part. La ligne a été prolongée mais je ne pense pas qu'il y ait d'autres voyageurs qui viennent jusqu'ici. J'ai eu l'impression d'être le premier à fouler le revêtement de sol qui sent le caoutchouc neuf, le premier à prendre l'escalator rutilant. Ce quartier, je le connais bien, j'y ai vécu il y a longtemps. Quand j'étais enfant. Il n'y a rien à voir dans le coin, je le sais. Avant que je ne referme la porte de l'appartement, elle m'a dit: "Tu ne peux pas savoir, ça fait une éternité..." Mais lorsque l'escalator te dépose délicatement à la surface de la terre, lorsque tu quittes le métal en mouvement, tu vois que rien n'a changé. Il n'y a pas de trottoir, juste un ruban poussiéreux qui s'étire le long de la clôture. Parce que maintenant, il y a une clôture. Peut-être qu'au fond il est là, le changement. Incarné par ce grillage à poule aux mailles hexagonales. Côté gauche, le paysage m'est familier: l'asphalte, les camionnettes en double file, une rangée de petits commerces et cafés qui n'ouvriront que plus tard dans la journée. Et des night shops. A droite, c'est différent. Il n'y a plus de terrain vague, seulement quelques petits monticules de terre, çà et là. Temporaires. Comme les coquelicots qui y poussent. Les bleuets ont disparu - comme partout -, les palissades n'existent plus que dans mes souvenirs, les enfants jouent ailleurs. Où, je ne sais pas... Je m'enfonce dans cette espèce de No man's land, un air d'harmonica dans la tête. Pas celui d'un western spaghetti, non, celui de Calling You, la bande son de Bagdad Café. Avec cette voix envoûtante... A desert road from Vegas to nowhere, vous vous souvenez? Je ralentis encore le pas. Peu à peu, je commence à distinguer l'objet de mon expédition. Une expédition qui va tourner court, comme toutes celles du même genre. J'ai l'impression d'être un gosse de six ans à qui on a collé un sac sur le dos contenant une gourde et une collation et qu'on envoie crapahuter pour avoir la paix. Mais moi, je n'étais pas tenté par l'aventure. Je ne sais pas dire non, c'est tout. Ou je ne le dis pas assez fort. "Un projet qui me ressemble", elle m'a annoncé. "Et en plus c'est à deux pas du quartier de ton enfance. Il faut bien que tu te trouves un nouveau logement, non? Tu ne t'es jamais tout à fait plu, chez moi..." Elle m'a dit "regarde" en feuilletant une brochure en papier glacé de l'agence immobilière qui se trouve en bas de chez nous. En bas de chez elle. Elle était souriante. Son regard faisait des allez-retours entre le prospectus et moi. Elle a lu quelques extraits. Il était question d'un projet ouvert sur le monde. De mixité sociale. De quartier à haut potentiel. "Il y a même une nouvelle station de métro à proximité, c'est super, non? Et en même temps c'est hyper sécurisé..." J'ai lâché: "Comment ça, hyper sécurisé?" et elle a haussé les épaules, elle ne savait pas, ce n'était pas précisé mais avec les nouvelles technologies, on pouvait à la fois être efficace et discret. Qu'est-ce que je m'imaginais, que les promoteurs avaient planté un mur en acier? Et elle a ajouté, comme pour elle-même: "Un mur, c'est vraiment le comble de la vulgarité."Elle avait raison, il n'y a pas de mur, bien sûr. Et pas de douves non plus.J'approche de l'entrée, je vais croiser le regard du gardien, c'est le moment de montrer patte blanche. Dans cette zone où l'on ne croise que des SUV, j'ai l'air suspect. Arriver à pied fait de moi non pas un homme extravagant mais un loser, j'en ai parfaitement conscience. Et à vrai dire, ça m'est égal. Je continue tout droit. J'ai dépassé l'entrée de "Rive droite - Complexe résidentiel exclusif". J'ai laissé derrière moi ses appartements-témoin, ses offres de lancement, ses caméras et ses agents de sécurité qui patrouillent de part et d'autre du long grillage à poule. Je m'arrête un instant et j'avance la main. Juste pour vérifier si l'enceinte est électrifiée... Une voix m'interpelle: "Vous cherchez quelque chose, Monsieur?" Je fais la sourde oreille, je sifflote, je m'éloigne. Je lui dirai qu'il ne manque que des miradors.