La petite histoire veut que le jour où Emmanuel Kant apprit la nouvelle de la révolution qui avait éclaté en France, la promenade qu'il accomplissait chaque jour à la même heure connut un retard. La petite ville de Königsberg, où il habitait, en fut secouée: il fallait que quelque chose de vraiment grave se fût produit pour mettre ainsi en péril les habitudes du plus ...

La petite histoire veut que le jour où Emmanuel Kant apprit la nouvelle de la révolution qui avait éclaté en France, la promenade qu'il accomplissait chaque jour à la même heure connut un retard. La petite ville de Königsberg, où il habitait, en fut secouée: il fallait que quelque chose de vraiment grave se fût produit pour mettre ainsi en péril les habitudes du plus obsessionnel des penseurs de l'Histoire. Ce que cette anecdote révèle, toutefois, c'est davantage qu'une idiosyncrasie: c'est un rapport au monde. La pensée de Kant, toute entière construite sur un système de principes, de règles, de lois, de normes, sur un "tribunal" de la raison chargé d'investiguer les erreurs, les fautes, les "crimes" commis au nom de la philosophie, était une pensée qui n'en était que le miroir. Lire Kant, c'est faire l'expérience d'un prodigieux déploiement d'efforts intellectuels accouchant d'une souris: celle d'un univers qui serait enfin bien ordonné, où chaque chose se trouverait à sa juste place. Pour qui partage avec Kant la même inquiétude par rapport à ce qui fait désordre, aucune lecture ne pourrait être plus rassurante que la sienne -rassurante jusque dans la délirante complexité de ses élaborations. Avec Kant, les chaussettes se rangent à côté des caleçons, mais loin de la trousse de toilette; les jouets n'ont rien à voir avec les livres; quant aux magazines de mots croisés, mieux vaut les acheter en plusieurs exemplaires afin de pouvoir disposer d'un qui servira à tout transcrire au propre. Mais il y a un problème. Faire sa valise en gardant la Critique de la raison pure ou la Métaphysique des moeurs à portée de main revient à vouloir tout y caser -c'est-à-dire beaucoup trop. Partir en vacances, après tout, n'est-ce pas se décharger d'une partie de ce qui a encombré notre corps et notre esprit au cours de l'année écoulée?