Ils étaient 10.000. Cyrus le Jeune les avait engagés pour qu'ils aillent casser du Perse jusqu'au coeur de leur Empire. Après quoi ils avaient entrepris le long trajet de retour vers la Grèce, à travers les déserts et les montages de Syrie, de Babylone et d'Arménie. Puis, enfin, la mer Noire fut à nouveau à portée de vue. Dans L'Anabase, le texte où il raconte cette expédi...

Ils étaient 10.000. Cyrus le Jeune les avait engagés pour qu'ils aillent casser du Perse jusqu'au coeur de leur Empire. Après quoi ils avaient entrepris le long trajet de retour vers la Grèce, à travers les déserts et les montages de Syrie, de Babylone et d'Arménie. Puis, enfin, la mer Noire fut à nouveau à portée de vue. Dans L'Anabase, le texte où il raconte cette expédition, Xénophon écrit que les mercenaires, à ce spectacle, poussèrent un immense cri de joie: "Thalatta, thalatta!", "La mer, la mer!" On peut les comprendre. Le soleil, le sable et la poussière, après un certain temps, ça finit par gaver jusqu'au plus frénétique amateur de sécheresse. Pour leur plus grand malheur, les êtres humains, aujourd'hui encore, n'ont pas oublié qu'ils ont un jour été des créatures aquatiques -en tout cas, des êtres qui ont besoin d'eau pour vivre. Personne ne l'a mieux compris que Spinoza (1632-1677), pour qui la totalité de la création peut être considérée comme une sorte d'immense nappe de substance, dont seuls les mouvements donnent l'impression de multiplicité ou de diversité. Et, cette substance unique et universelle, les êtres y naviguent comme des marins sur l'océan: en en suivant les vagues et les courants -les tendances que Spinoza avait baptisées du nom de clinamen, d'"inclination". Tout être se définit par la tendance qui le fait évoluer au milieu de la substance de l'univers, dans une sorte de solitude fluide, où tout coule et se transforme sans jamais s'accrocher ni se figer davantage qu'un instant. Pour Spinoza, on se baigne dans le monde comme un nageur dans la mer. On s'y baigne même tant qu'à de nombreux égards il est impossible de faire la différence entre cette mer et nous -puisque nous aussi sommes une sorte de pli transitoire adopté par la substance du monde en un de ses points. "Thalatta!": le cri des retrouvailles avec soi-même.