Que se passerait-il si nous pouvions rencontrer une version plus jeune de nous-même, avec tout le savoir de la vie qui nous attend? Que ferions-nous? Nous mettre en garde contre certaines illusions, tenter d'infléchir le scénario? Ou assister, en spectateur qui connaît déjà l'histoire, à la confirmation d'une forme de destin? La question, au coeur de comédies dramatiques comme Peggy Sue s'est mariée, Camille redouble, ou tout récemment La Belle et la Belle de Sophie Fillières, prend un tournant symboliste plus trouble sous la plume de l'auteur suisse allemand Peter Stamm (Agnès, L'un l'autre). Le médium -la littérature- n'y est bien sûr pas étranger (la liberté d'imagination presque totale induite par les mots, contre cette forme de résolution à laquelle obligent les images). Dans les premières pages de La Douce Indifférence du monde, le narrateur donne un rendez-vous à une femme dans un cimetière de Stockholm. Il est l'écrivain d'un seul livre, paru quatorze ans plus tôt, elle a 20 ans de moins que lui. Il la connaît; elle pas. Il a une histoire à lui raconter, qui commence par la rencontre inopinée qu'il a faite, quelques jours plus tôt, de son alter ego en plus jeune: un portier de nuit, comme il l'était à l'époque de sa rencontre avec Magdalena. Une actrice avec qui il a vécu une passion, avant que ses velléités d'écrivain, de plus en plus envahissantes, ne l'éloignent d'elle. Magdalena, c'est justement le prénom de la femme du cimetière -si ce n'est qu'elle l'abrège en Lena. Lena joue dans la Mademoiselle Julie de Strindberg -pièce que Magdalena interprétait précisément quelques années plus tôt, au moment exact de sa rencontre avec le narrateur, et avant que celui-ci ne décide de faire d'elle un personnage de son roman...

Dorian Gray

Dès lors, les intentions du narrateur se montrent ambiguës: tente-t-il de mettre en garde Lena contre la suite, ou de reconquérir en elle l'avatar d'une femme aimée, et perdue? Le texte joue merveilleusement sur le doute. Entre les deux époques de ce duel à la Dorian Gray, les sensations de déjà-vu se multiplient, tout en laissant apparaître de fines divergences (l'entrée en scène des portables, par exemple). L'effet ne se fait pas attendre: on se tient sur une ligne de crête entre passé et futur, sans plus savoir qui, de la réalité ou de la fiction, agit sur l'autre, ni où se trouve la marge de manoeuvre possible sur le cours du temps. D'apparence froide, et sans effets comme à son habitude, la langue de Peter Stamm avance, impassible. Une qualité de neutralité essentielle pour assurer le haut pouvoir de perturbation à l'oeuvre dans tous ses romans: le texte s'y efface presque entièrement au profit de l'expérience qu'il permet. Certains épisodes vécus à l'intérieur d'un livre laissent-ils leurs marques dans la vie réelle? Existe-t-il un point de non-retour dans l'enfouissement de soi dans la fiction? Il n'y a pas vraiment de réponses dans les livres de Stamm. C'est une des raisons qui font de lui un auteur important. Un auteur dont on s'est mis à attendre les romans comme on retrouverait un pays familier, mais toujours vaguement inquiétant parce qu'on n'en épuisera jamais le brouillard, et le mystère. Seulement ce constat, étourdissant, que si à l'extérieur, rien ne semble se passer ou presque, à l'intérieur tout bouge et plus rien ne sera comme avant.

La Douce Indifférence du monde, de Peter Stamm, éditions Bourgois, traduction de l'allemand par Pierre Deshusses, 144 pages. ****