Quand elle en parle dans la conversation, Maylis de Kerangal l'appelle Le Coeur. En 2014, elle y faisait le récit stupéfiant et urgent d'une transplantation cardiaque heure par heure, depuis la mort accidentelle de l'adolescent donneur jusqu'à l'opération de greffe sur sa receveuse. Réparer les vivants avait beau être déjà son dixième roman, c'est vraiment celui qui l'a propulsée dans une autre dimension. A sa publication, le livre déclenchait une véritable vague d'émotion, avant de donner lieu à deux adaptations théâtrales (celle d'Emmanuel Noblet recevra un Molière), un long métrage (Réparer les vivants de Katell Quillévéré), un colloque à la Sorbonne, dix prix littéraires et... 35 traductions. Un tourbillon inattendu pour une romancière qui jouissait déjà d'un succès d'estime, mais qui, jusque-là, était peu lue par le grand public. Proche de Mathias Enard (prix Goncourt pour Boussole en 2015), membre d'un collectif exigeant d'écrivains français -Inculte - pratiquant volontiers l'expérimentation et le renouvellement, Maylis de Kerangal a des ambitions assez inédites dans le paysage de la littérature française. Souvent collectifs, ses romans s'emparent d'espaces et de sujets amples (un chantier titanesque en Californie dans Naissance d'un pont, le naufrage de Lampedusa dans A ce stade de la nuit, la traversée de la Sibérie de part en part dans Tangente vers l'est). Peu intéressés par la psychologie, ils se tiennent beaucoup par leur documentation et leur langue matérielle, organique, technique - presque une langue à l'intérieur de la langue. De vocabulaire technique, spécifique, il en est à nouveau question dans Un monde à portée de main. On y suit l'itinéraire d'une héroïne, Paula, jeune fille aux yeux vairons qui commence un apprentissage de peintre en décor dans une école supérieure à Bruxelles. La suite du texte ouvrira ses horizons, qui la verra partir avec ses pinceaux pour la Russie sur le tournage d'une adaptation d'Anna Karenine, puis à Cinecittà sur celui d'un film de Nanni Moretti, avant d'accéder à ce qui sans doute représente le Graal de tout faussaire: le chantier du fac-similé de la grotte de Lascaux. Dans le roman, et d'un bout à l'autre, il sera question de copier le monde, d'imiter ses nuances et de faire illusi...