Le plateau est vide. Sans les décors et trompe-l'oeil traditionnels, on voit la scène - ses murs de briques, sa nudité. Entre alors l'acteur en civil, avec pour seuls apprêts son visage reconnaissable, sa voix célèbre - pour quoi on a fait le déplacement. Ses accessoires? Quasi rien. Un bureau peut-être, une paire de lunettes (quoi d'autre pour poser quelqu'un en lecteur?), une bouteille d'eau (l'exercice va donner soif), et un paquet de feuilles blanches (le texte, bien visible pour une fois, qui matérialise la durée du spectacle à venir). La mise en scène, ou plutôt son absence, le fait comprendre, sans ambiguïté: on est venu écouter ce soir davantage peut-être que voir.
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Le plateau est vide. Sans les décors et trompe-l'oeil traditionnels, on voit la scène - ses murs de briques, sa nudité. Entre alors l'acteur en civil, avec pour seuls apprêts son visage reconnaissable, sa voix célèbre - pour quoi on a fait le déplacement. Ses accessoires? Quasi rien. Un bureau peut-être, une paire de lunettes (quoi d'autre pour poser quelqu'un en lecteur?), une bouteille d'eau (l'exercice va donner soif), et un paquet de feuilles blanches (le texte, bien visible pour une fois, qui matérialise la durée du spectacle à venir). La mise en scène, ou plutôt son absence, le fait comprendre, sans ambiguïté: on est venu écouter ce soir davantage peut-être que voir. Entendre dire un roman au théâtre: le geste fait sortir la littérature de ses pages. Minimalisme du dispositif, légèreté de la structure, vitrine d'un nom: la lecture par un grand comédien démocratise et facilite l'accès à la littérature, la décale de la confidentialité, du silence, de la difficulté, bref du climat intellectuel et intimiste auquel elle est associée. Pour le grand public, c'est Fabrice Luchini lisant Céline, Roland Barthes ou La Fontaine, engagé dans des tournées de plusieurs mois de ce qu'il aime nommer ses "one-man-show littéraires". C'est Jeanne Moreau prêtant sa voix aux poèmes de Jean Genet, et Isabelle Huppert la sienne aux perversités du Marquis de Sade... La "grande lecture" comme il l'appelle, l'Intime festival de Namur en a fait la ligne de force de sa programmation. Depuis sa création, à la fin de l'été 2013, le festival lancé par Benoît Poelvoorde a profité du carnet d'adresses de l'acteur pour inviter des comédiens d'exception à poser leur voix sur des romans triés sur le volet. Au fil des éditions, on aura ainsi vu Edouard Baer lire Un pedigree de Patrick Modiano, Catherine Frot J'ai réussi à rester en vie de Joyce Carol Oates, Michael Lonsdale Le Livre de ma mère d'Albert Cohen, Niels Arestrup Face aux ténèbres de William Styron, Dominique Blanc Les Années d'Annie Ernaux, Bouli Lanners Fin de mission de Phil Klay, Anne Consigny Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, Nathalie Dessay La Supplication de Svetlana Alexievitch, ou encore Jean-François Balmer Mon chien stupide de John Fante. Pour ne citer que quelques exemples illustres. D'où vient ce bonheur du spectateur à s'abandonner à une voix, à une histoire? "Je pense que c'est absolument lié à l'enfance, pour ceux qui ont eu la chance de vivre ces moments de pure magie où, fatigués, allongés dans leur lit dans la pénombre, ils se sont laissés bercer par la voix d'un adulte qui leur racontait une histoire, commence Sylvie Ballul, conseillère littéraire en charge des grandes lectures à l'Intime. Bien sûr, je dirais qu'il est plus "simple" pour l'auditeur de ne pas avoir lu le livre et d'arriver sans idée préconçue. Mais à l'inverse, quand on connaît le texte avant d'assister à une lecture cela peut être très excitant, comme un rendez-vous avec des personnages qu'on est heureux de retrouver, qui vont prendre vie, exister plus fort grâce à la lecture d'une comédienne ou d'un comédien." Plaisir régressif alors, la grande lecture? Prise de risque, aussi. Car aller écouter un comédien dire un roman revient à lui déléguer un pouvoir très précieux. Lire seul, c'est entendre des personnages, décider d'un rythme: être à soi-même le chef d'orchestre et le réalisateur de sa propre fiction. Dans le cadre d'une lecture "externalisée", il y a donc, un peu comme les adaptations de romans au cinéma rencontrent rarement la puissance des images intérieures fantasmées à l'heure de la lecture, la possibilité de se voir contraint par un timbre, une inflexion, une interprétation qui blesseront la relation bâtie avec un texte dans l'intimité. A Namur ou ailleurs, la discipline semble pourtant avoir trouvé son public. "Je suis toujours saisi de voir le nombre de personnes que ça mobilise. Chaque fois que je fais une lecture, je me dis: "Il va y avoir six personnes." Mais en fait, ça intéresse les gens de venir écouter des choses. Le fait de se déplacer pour aller écouter des gens raconter des histoires, on n'a ça nulle part ailleurs. Une lecture, c'est très simple et très fort à la fois. C'est vraiment un moment de partage." Acteur et comédien suisse basé en Belgique, Yoann Blanc (La Trève, Je me tue à le dire) lira Personne ne gagne à l'Intime festival cette année. Culte aux Etats-Unis, le roman récemment traduit en français signe les mémoires épiques de Thomas Callaghan alias Jack Black: un voleur opiomane, flambeur euphorique et désespéré, en cavale de San Francisco au Canada. "C'est un roman qui se prête très bien à une lecture. C'est un texte à la première personne du singulier, à propos duquel on sent vite que l'auteur peut mentir, ou raconter n'importe quoi: il me donne envie de jouer sur le suspense. C'est un texte très concret, les phrases sont courtes, le style nerveux, sans complexités sonores. Il y a en lui quelque chose d'immédiat, de très parlé. Qui n'est finalement pas très éloigné du jeu théâtral. C'est important, la rythmique d'un texte." A fortiori quand le texte n'est pas appris par coeur. C'est la spécificité du genre: les mots, les lignes, la longueur des phrases se redécouvrent au moment de la prestation, redécryptés en direct à chaque lecture par l'oeil du comédien. La diction n'est par définition jamais figée, le texte préserve ainsi son pouvoir de surprise. Yoann Blanc: "Lire n'est pas jouer. Et dans ce cadre, il faut accepter qu'on ne peut pas tout maîtriser. On doit pour une bonne part se laisser aller au roman, laisser beaucoup de pouvoir à l'ici et maintenant." Sous son apparente nudité, l'exercice demande pourtant un important travail d'accompagnement en coulisses. Sylvie Ballul: "On répète beaucoup avec les acteurs. Jusqu'à ce qu'on ait la sensation que le texte leur appartienne. Voilà ce à quoi il faut arriver." Actrice de cinéma (Tatie Danielle, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain) longtemps professeure au cours Florent, Isabelle Nanty montera sur la scène du théâtre avec La Porte de Magda Szabo. Dans ce roman, prix Femina en 2003, Szabo raconte la relation qui l'a unie à sa domestique à Budapest pendant plus de vingt ans. Une confession magnifique, douloureuse et sombre considérée comme un chef-d'oeuvre de la littérature hongroise contemporaine. Un texte périlleux. "Ce sera une lecture très préparée, explique la comédienne. Magda Szabo a une langue vraiment très difficile. La construction des phrases est complexe, il y a des pensées dans les pensées, des parenthèses sans parenthèses, des phrases sans virgules: il faut savoir à l'avance de quoi il va retourner. Ce que j'aime dans le principe de la lecture, c'est que ça ne se produit qu'une fois. On n'a qu'une chance, dans la volonté de faire entendre cette beauté-là. C'est une traversée. Chaque seconde va passer sur un fil, il ne faut pas tomber." Quelle voix le comédien doit-il faire entendre: celle des personnages successifs? Ou bien celle de l'auteur, qui a écrit le texte? A quelques jours de sa prestation, la comédienne est encore en questionnement. "Je pense souvent qu'il faudrait être cette voix qui apporte les mots comme les aurait lus le spectateur sans affectations, sans effets de pause. Humblement. D'autant que l'usage du micro permet que le texte soit chuchoté à chacun. Mais je pense surtout que, en tant que lectrice, ce que je dois faire entendre, c'est la voix de l'écrivain. Il faut retrouver l'état dans lequel était l'auteur au moment du choix des mots, des sonorités. Devenir l'âme, le tourment, l'état originel de l'écriture. Il y a quelques années, j'ai fait une lecture du journal de Nijinski: on avait eu accès au vrai cahier, donc à sa calligraphie, à ses ratures. On pouvait lire du stress, de la panique ou, tout à coup, de la plénitude dans son trait. On avait tenté de restituer ça à haute voix. Je pense vraiment qu'en tant que lecteur, on est un médium, un intermédiaire entre cette première énergie-là et ce que reçoit l'auditeur. A cet égard, lire, c'est peut-être précisément refaire le chemin inverse de l'écriture." C'est d'autant plus vrai sans doute que, sauf projet hors norme, ce n'est jamais le texte en entier, mais bien des extraits, qui tenteront d'en donner une impression complète, sans arrière-goût de frustration. Faire tenir des romans complexes, et longs parfois, dans un spectacle de 1h30 à 2h (une trentaine de pages au maximum) revient à un véritable travail de montage cinématographique. C'est le travail de Sylvie Ballul. "Je commence par lire et lire et lire encore le texte. Jusqu'à ne plus penser qu'à lui. Jusqu'à en être obsédée. Ensuite je prends mon crayon à papier et je repars du début. Je barre des passages, j'en encadre d'autres. A ce moment-là, j'ai tracé ma route. Je découpe les passages, je travaille à l'ancienne avec des ciseaux, de la colle et du papier parce que je veux que le montage se voie, que les comédiens, lorsqu'ils reçoivent leur texte, puissent constater que celui-ci a été "trafiqué". Un peu comme un corps qui a vécu, sur lequel il y a des cicatrices. Je veux que les comédiens en aient conscience. Même si pour les auditeurs, si tout va bien, les coupures ne s'entendent pas." Indétectables, comme ces quelques autres touches de mise en scène secrètes: "Charles Berling, qui est un très bon lecteur, m'a donné un truc un jour: il m'a fait remarquer qu'il faut que la lumière qui éclaire le plateau pendant la lecture évolue constamment. C'est imperceptible, mais cela force l'attention des auditeurs." Soutenue, la capacité d'imagination de l'auditeur fonctionne à plein. Il entend, écoute, visualise. Plus libre qu'au cinéma (où tout est montré), plus dirigé que devant l'infini des possibles d'un roman (où tout est à construire). Il peut aller et venir entre les modulations d'une voix devenue espace, histoire, roman. Et quelque chose, alors, se produit. Sylvie Ballul: "Une lecture réussie, c'est une lecture qui provoque des émotions. Que ce soit le rire, l'effroi, la peur, la tristesse. C'est un voyage qui aura transporté les auditeurs, qui les aura emmenés le plus loin possible. Et, naturellement, une lecture réussie, c'est une lecture qui fait naître le désir impératif de lire." Du livre à la scène. Du théâtre à la librairie. La boucle est bouclée.