Saint-Coulomb, le lundi 17 mai 1993,

Ma chère petite Lætitia,

Ma chère filleule bien-aimée,

Une élégante enveloppe ocre, écrite à la main avec une magnifique encre turquoise est parvenue à ma société, puis à mon secrétariat et enfin à moi. Tu la termines en écrivant "j'espère que tu me répondras". Tu t'excuses de me déranger pour une question personnelle. Au contraire, ta lettre tombe à pic. La vérité médicale est impitoyable: je ne verrai pas 1994. Tu fêteras tes dix-huit ans cet automne. J'espère être encore là pour voir ça. Malheureusement, je ne peux rien te promettre. Je mets mes affaires en ordre avant de rejoindre le tunnel dans le ciel sans date de fin de chantier. Ta lettre me fait un étrange cadeau: elle me donne l'occasion de dire une part de moi restée secrète trop longtemps.

Ma réponse à ta question:

Nous étions bien avant ta naissance, juste après la fin de la guerre et j'approchais de ma vingt-cinquième année. C'était un dimanche, et j'avais préparé un repas pour la personne qui partageait ma vie à cette époque.

J'avais rencontré Henri, un flandrin de bonne famille, dans une cave-concert à Saint-Germain-des-Prés. Il y était à la fois poète et barman et souvent les deux en même temps. La clientèle n'était plus complètement zazoue et pas encore totalement existentialiste. Pour tout le monde, si je fréquentais cette cave c'était pour la qualité de la musique qu'on y trompettait comme des sourds. J'ai toujours secrètement pensé que le jazz est une maladie des oreilles. Je supportais tout pour être à proximité de Henri.

Comme tous les dimanches, j'avais confectionné une bouillabaisse, rien que pour nous deux. Il était passé une heure quand Henri a frappé à la porte. Il n'y avait plus aucune flamme dans ses yeux. Il a sorti une enveloppe timbrée en Belgique. Son soupir aurait pu éteindre une cathédrale en feu.

-- Ma tante m'a écrit. Aucun doute: aucun de mes frères n'est rentré de la guerre. Je suis le seul espoir de perpétuer le nom, le titre. Elle m'ordonne de revenir, de me marier, de gagner de quoi entretenir le château, de faire des fils, d'en donner au moins un à la sainte Église apostolique, catholique et romaine.

Et dans un gros soupir:

-- Elle m'a trouvé une fiancée, près de Gand.

Nous nous sommes tenus par les mains et regardés pleurer les prunelles dans les prunelles pendant des heures. Honnêtement, je ne pourrais pas te dire qui de nous deux a retiré ses mains en premier. Je ne l'ai jamais revu. Mon dernier souvenir c'est lui, de fesse, d'omoplate, d'écharpe dans l'entrebâillement et la porte qui se referment sans rien dire.

J'ai mangé nos deux assiettes l'un après l'autre. Elles étaient horribles. Trop de larmes tombées dedans. J'y avais mis les meilleures victuailles de Paris. Une fortune.

Où que mon regard se porte il y avait des traces de sa présence. Ma chambre de bonne abritait la mémoire de notre histoire. La présence de tous nos souvenirs me gênait. J'étais entre l'envie de relire sa prose et l'envie de me jeter sous un train. J'étais sur le point de faire la même bêtise que Pierre Bérégovoy.

Je suis incapable de te dire comment mes pieds m'ont amené jusqu'au guichet de la gare Montparnasse.

-- Je veux aller n'importe où... en train...

-- Première classe?

-- Oui, première classe.

-- Départ voie 4 dans 19 minutes. Suivant!

J'avais demandé "n'importe où" et "en train" et mon n'importe où c'était "Antrain". C'est en Normandie, pas très loin du Mont-Saint-Michel. Une brasserie, deux boulangeries, une épicerie et une mairie. Les commerces étaient tous ouverts, la mairie était toute en travaux.

Dans la brasserie, le téléphone était sur le comptoir. Un représentant de commerce passait des commandes à son bureau. Il pressait sa main sur l'autre oreille et hurlait chaque phrase. J'ai renoncé à l'idée de demander une communication, d'entendre la voix de Henri une dernière fois. De toute façon, qu'est-ce que nous nous serions dit?

J'ai passé la journée en terrasse. J'ai bu des bulles, mangé des pâtes, les yeux rivés sur les maçons en train de refaire la mairie d'Antrain. Pour oublier, j'ai observé attentivement leur gestuelle, la façon dont ils utilisent leurs truelles, comment ils obtiennent des lignes bien droites. Ils faisaient de la belle ouvrage.

Quand j'ai enfin pu détacher mes prunelles de leur travail, le dernier train pour Paris était parti depuis longtemps. La patronne de la brasserie a insisté pour que je passe la nuit dans la chambre d'ami, par sécurité.

Le lendemain, à peine la semelle posée sur le quai de la gare, j'ai marché plus vite que Carl Lewis ne court. De retour dans ma chambre de bonne, j'ai rassemblé dans une chemise en carton plat tout ce qui pourrait me rappeler un jour Henri, notre coup de foudre, notre histoire, sa fin. Je me suis rendu compte qu'il n'y avait aucune trace en relief, que du papier plat. Des lettres, des places de théâtre, sa poésie imprimée et ses annotations.

J'ai été chez mes parents, absents pour quelques jours. Les allées et venues des chars allemands et américains avaient déréglé l'horloge du Pavillon de Sèvre. Mon père faisait partie des experts chargés de redonner une heure exacte à la France.

J'ai bu une fine, puis deux et au travail! J'ai fermement fixé tous ces souvenirs au mur de ma chambre, au-dessus de l'horlogerie familiale "Au véritable chronomètre suisse -- maison fondée en 1922".

Pour les matières premières, il y avait tout le nécessaire un peu plus haut dans la rue. La maison de Marcel était en ruine. On racontait que s'il avait mis tant de zèle à faire sauter les voies ferrées, c'est parce que l'amant allemand de sa Monique était chargé de faire arriver les convois à l'heure. Dénoncé par sa femme, il n'a pas pu saboter son propre convoi. Monique, en Bavière depuis 1944, ne m'en voudrait pas pour quelques briques en plus ou en moins dans les ruines de leur maison.

Au pied de l'ouvrage, j'ai imité en tout point les gestes des maçons vus à Antrain. Je n'avais que quelques dizaines d'heures devant moi. Mes parents pouvaient rentrer à tout moment du Bureau international des Poids et mesures.

Ils sont rentrés sans crier gare. Mon ouvrage était terminé depuis vingt minutes, je faisais une sieste. J'ai reconnu leurs voix. Par la fenêtre, je les ai vus occupés à décharger la Traction quand la porte de ma chambre s'est ouverte en grinçant. J'ai sursauté. C'était Rutabaga, la chatte qui nous avait adoptés. Elle a fait le tour de la pièce, s'est trouvé un endroit réchauffé par un rayon de soleil et s'est endormie en ronronnant. Elle n'avait strictement rien remarqué. Mes parents non plus, même avec leurs lunettes neuves. J'ai compris que je pouvais faire confiance à mon petit talent de construction. Nous avions une France entière à reconstruire. Mes années futures étaient en train de se tracer toutes seules, presque sans efforts. J'avais un destin tracé à la chaux devant moi. Tu connais la suite.

Pour donc répondre, chère petite Lætitia, à ta question "comment est-ce que j'ai eu l'idée de créer mon entreprise": en construisant ce premier mur.

Je te souhaite une longue vie et beaucoup de santé. Si tu souhaites visiter un de nos chantiers, n'importe où dans le monde, tu n'as qu'à prendre contact avec mon assistante qui a été prévenue. J'ai également laissé des instructions pour le cas où tu souhaites faire carrière dans ma télévision.

Bien cordialement,

Ton parrain qui t'aime,

Francis Bouygues

Saint-Coulomb, le lundi 17 mai 1993,Ma chère petite Lætitia,Ma chère filleule bien-aimée,Une élégante enveloppe ocre, écrite à la main avec une magnifique encre turquoise est parvenue à ma société, puis à mon secrétariat et enfin à moi. Tu la termines en écrivant "j'espère que tu me répondras". Tu t'excuses de me déranger pour une question personnelle. Au contraire, ta lettre tombe à pic. La vérité médicale est impitoyable: je ne verrai pas 1994. Tu fêteras tes dix-huit ans cet automne. J'espère être encore là pour voir ça. Malheureusement, je ne peux rien te promettre. Je mets mes affaires en ordre avant de rejoindre le tunnel dans le ciel sans date de fin de chantier. Ta lettre me fait un étrange cadeau: elle me donne l'occasion de dire une part de moi restée secrète trop longtemps.Ma réponse à ta question:Nous étions bien avant ta naissance, juste après la fin de la guerre et j'approchais de ma vingt-cinquième année. C'était un dimanche, et j'avais préparé un repas pour la personne qui partageait ma vie à cette époque.J'avais rencontré Henri, un flandrin de bonne famille, dans une cave-concert à Saint-Germain-des-Prés. Il y était à la fois poète et barman et souvent les deux en même temps. La clientèle n'était plus complètement zazoue et pas encore totalement existentialiste. Pour tout le monde, si je fréquentais cette cave c'était pour la qualité de la musique qu'on y trompettait comme des sourds. J'ai toujours secrètement pensé que le jazz est une maladie des oreilles. Je supportais tout pour être à proximité de Henri.Comme tous les dimanches, j'avais confectionné une bouillabaisse, rien que pour nous deux. Il était passé une heure quand Henri a frappé à la porte. Il n'y avait plus aucune flamme dans ses yeux. Il a sorti une enveloppe timbrée en Belgique. Son soupir aurait pu éteindre une cathédrale en feu.-- Ma tante m'a écrit. Aucun doute: aucun de mes frères n'est rentré de la guerre. Je suis le seul espoir de perpétuer le nom, le titre. Elle m'ordonne de revenir, de me marier, de gagner de quoi entretenir le château, de faire des fils, d'en donner au moins un à la sainte Église apostolique, catholique et romaine.Et dans un gros soupir:-- Elle m'a trouvé une fiancée, près de Gand.Nous nous sommes tenus par les mains et regardés pleurer les prunelles dans les prunelles pendant des heures. Honnêtement, je ne pourrais pas te dire qui de nous deux a retiré ses mains en premier. Je ne l'ai jamais revu. Mon dernier souvenir c'est lui, de fesse, d'omoplate, d'écharpe dans l'entrebâillement et la porte qui se referment sans rien dire.J'ai mangé nos deux assiettes l'un après l'autre. Elles étaient horribles. Trop de larmes tombées dedans. J'y avais mis les meilleures victuailles de Paris. Une fortune.Où que mon regard se porte il y avait des traces de sa présence. Ma chambre de bonne abritait la mémoire de notre histoire. La présence de tous nos souvenirs me gênait. J'étais entre l'envie de relire sa prose et l'envie de me jeter sous un train. J'étais sur le point de faire la même bêtise que Pierre Bérégovoy.Je suis incapable de te dire comment mes pieds m'ont amené jusqu'au guichet de la gare Montparnasse.-- Je veux aller n'importe où... en train...-- Première classe?-- Oui, première classe.-- Départ voie 4 dans 19 minutes. Suivant!J'avais demandé "n'importe où" et "en train" et mon n'importe où c'était "Antrain". C'est en Normandie, pas très loin du Mont-Saint-Michel. Une brasserie, deux boulangeries, une épicerie et une mairie. Les commerces étaient tous ouverts, la mairie était toute en travaux.Dans la brasserie, le téléphone était sur le comptoir. Un représentant de commerce passait des commandes à son bureau. Il pressait sa main sur l'autre oreille et hurlait chaque phrase. J'ai renoncé à l'idée de demander une communication, d'entendre la voix de Henri une dernière fois. De toute façon, qu'est-ce que nous nous serions dit?J'ai passé la journée en terrasse. J'ai bu des bulles, mangé des pâtes, les yeux rivés sur les maçons en train de refaire la mairie d'Antrain. Pour oublier, j'ai observé attentivement leur gestuelle, la façon dont ils utilisent leurs truelles, comment ils obtiennent des lignes bien droites. Ils faisaient de la belle ouvrage.Quand j'ai enfin pu détacher mes prunelles de leur travail, le dernier train pour Paris était parti depuis longtemps. La patronne de la brasserie a insisté pour que je passe la nuit dans la chambre d'ami, par sécurité.Le lendemain, à peine la semelle posée sur le quai de la gare, j'ai marché plus vite que Carl Lewis ne court. De retour dans ma chambre de bonne, j'ai rassemblé dans une chemise en carton plat tout ce qui pourrait me rappeler un jour Henri, notre coup de foudre, notre histoire, sa fin. Je me suis rendu compte qu'il n'y avait aucune trace en relief, que du papier plat. Des lettres, des places de théâtre, sa poésie imprimée et ses annotations.J'ai été chez mes parents, absents pour quelques jours. Les allées et venues des chars allemands et américains avaient déréglé l'horloge du Pavillon de Sèvre. Mon père faisait partie des experts chargés de redonner une heure exacte à la France.J'ai bu une fine, puis deux et au travail! J'ai fermement fixé tous ces souvenirs au mur de ma chambre, au-dessus de l'horlogerie familiale "Au véritable chronomètre suisse -- maison fondée en 1922".Pour les matières premières, il y avait tout le nécessaire un peu plus haut dans la rue. La maison de Marcel était en ruine. On racontait que s'il avait mis tant de zèle à faire sauter les voies ferrées, c'est parce que l'amant allemand de sa Monique était chargé de faire arriver les convois à l'heure. Dénoncé par sa femme, il n'a pas pu saboter son propre convoi. Monique, en Bavière depuis 1944, ne m'en voudrait pas pour quelques briques en plus ou en moins dans les ruines de leur maison.Au pied de l'ouvrage, j'ai imité en tout point les gestes des maçons vus à Antrain. Je n'avais que quelques dizaines d'heures devant moi. Mes parents pouvaient rentrer à tout moment du Bureau international des Poids et mesures.Ils sont rentrés sans crier gare. Mon ouvrage était terminé depuis vingt minutes, je faisais une sieste. J'ai reconnu leurs voix. Par la fenêtre, je les ai vus occupés à décharger la Traction quand la porte de ma chambre s'est ouverte en grinçant. J'ai sursauté. C'était Rutabaga, la chatte qui nous avait adoptés. Elle a fait le tour de la pièce, s'est trouvé un endroit réchauffé par un rayon de soleil et s'est endormie en ronronnant. Elle n'avait strictement rien remarqué. Mes parents non plus, même avec leurs lunettes neuves. J'ai compris que je pouvais faire confiance à mon petit talent de construction. Nous avions une France entière à reconstruire. Mes années futures étaient en train de se tracer toutes seules, presque sans efforts. J'avais un destin tracé à la chaux devant moi. Tu connais la suite.Pour donc répondre, chère petite Lætitia, à ta question "comment est-ce que j'ai eu l'idée de créer mon entreprise": en construisant ce premier mur.Je te souhaite une longue vie et beaucoup de santé. Si tu souhaites visiter un de nos chantiers, n'importe où dans le monde, tu n'as qu'à prendre contact avec mon assistante qui a été prévenue. J'ai également laissé des instructions pour le cas où tu souhaites faire carrière dans ma télévision.Bien cordialement,Ton parrain qui t'aime,Francis Bouygues