Pendant près de 30 ans, Natasha Trethewey a relégué dans un tiroir de sa mémoire le drame qui a frappé sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, assassinée par son ex-mari le 5 juin 1985. Un "évitement muet de mon passé" comme elle qualifie cette amnésie volontaire qui lui a permis de se relever, d'avancer, de tracer sa route, elle qui est aujourd'hui une poétesse reconnue aux États-Unis, auréolée d'un Pulitzer en 2007, mais qui n'a pas refermé pour autant la plaie. Ni effacé les questions laissées en suspens.
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Pendant près de 30 ans, Natasha Trethewey a relégué dans un tiroir de sa mémoire le drame qui a frappé sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, assassinée par son ex-mari le 5 juin 1985. Un "évitement muet de mon passé" comme elle qualifie cette amnésie volontaire qui lui a permis de se relever, d'avancer, de tracer sa route, elle qui est aujourd'hui une poétesse reconnue aux États-Unis, auréolée d'un Pulitzer en 2007, mais qui n'a pas refermé pour autant la plaie. Ni effacé les questions laissées en suspens. Après le déni, le temps est venu, écrit-elle, de "comprendre la trajectoire tragique qu'a suivie la vie de ma mère et la façon dont ma propre vie a été façonnée par cet héritage". Rassemblant des bribes de souvenirs mais aussi des lambeaux de rêves et quelques pièces à conviction comme des retranscriptions de conversations téléphoniques glaçantes entre son futur bourreau et sa mère, l'écrivaine va remonter le temps, ranimer le coeur de la petite fille heureuse qu'elle fut d'abord, bercée par l'amour de ses parents, une jeune femme noire cultivée et un homme blanc idéaliste et poète qui va initier Natasha au pouvoir magique de la métaphore. "À l'intérieur de ce petit cercle de famille élargie qui m'entourait d'attentions au quotidien, je me sentais protégée, préservée de l'intimidation et de la violence raciales, indifférente à l'agitation ambiante", note-t-elle. C'est tout juste si elle se demande pourquoi sa couleur de peau est différente. Pourtant, ce mariage mixte, encore interdit au Mississippi où ils vivent, ne passe pas inaperçu. La fin de la ségrégation a été votée mais dans les têtes, rien n'a changé. Avec le recul, elle comprend que Gwendolyn se fait déjà du souci. "Elle savait qu'on se servirait du langage pour me nommer et donc tenter de me limiter -bâtarde, mulâtresse, métisse, négresse - et que, comme avec la mule, cela m'entraverait et m'éperonnerait. Ma mère voulait juste que cela ne me détruise pas." La séparation de ses parents marque la fin de l'insouciance. Une mélancolie sourde et inquiète taraude désormais la jeune fille, soudain plus perméable à la violence du monde. Elle n'en regarde qu'avec plus d'admiration mêlée d'angoisse la femme libre et indépendante qu'est sa mère. L'intrusion dans leur nouvelle vie à Atlanta de Joel, vétéran du Viêtnam, va malheureusement matérialiser cette crainte souterraine. Par peur de décevoir ou de ne pas être entendue, elle se tait, garde pour elle son intuition comme les comportements intrusifs du beau-père. Quand celui-ci, manipulateur et jaloux, finira par terroriser sa femme, il sera déjà trop tard. Le piège fatidique de la violence conjugale se refermera sur elle après douze années de vie gâchée commune. Ironie du sort: elle venait d'obtenir le divorce et entrevoyait enfin la fin du cauchemar. Avec délicatesse et pudeur, Natasha Trethewey rapièce le deuil qu'elle n'a pas fait à l'époque, surmontant l'amertume et la culpabilité pour retisser les fils d'une histoire qui l'habite entièrement. Une introspection touchante, fragile, tantôt poétique tantôt brutale, qui la réconcilie autant avec sa mère, à qui elle rend ici sa dignité, sa force, qu'avec elle-même, ce voyage intérieur ouvrant la voie à une forme d'apaisement. "Durant toutes ces années où j'avais cru fuir mon passé, j'avais cheminé inlassablement pour le retrouver."