De la narratrice (extraordinaire dans son ordinaire) de cette saga interne de plus de 1 000 pages aux ramifications amples, nous ne connaîtrons jamais le nom. Autrefois professeure, cette femme désormais à résidence est mère d'une "troupeauté" d'enfants -pour qui son curseur est bloqué sur "inquiétude"- et mariée en secondes noces à Leo. Suite à des soucis de santé ruineux, elle joint les deux bouts du foyer à grand renfort de pâtisseries, épuisée physiquement et mentalement à la tâche.
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De la narratrice (extraordinaire dans son ordinaire) de cette saga interne de plus de 1 000 pages aux ramifications amples, nous ne connaîtrons jamais le nom. Autrefois professeure, cette femme désormais à résidence est mère d'une "troupeauté" d'enfants -pour qui son curseur est bloqué sur "inquiétude"- et mariée en secondes noces à Leo. Suite à des soucis de santé ruineux, elle joint les deux bouts du foyer à grand renfort de pâtisseries, épuisée physiquement et mentalement à la tâche. Mais le plat de résistance du livre est cuit à l'étouffée. Ce n'est pas tant les gestes de son héroïne qui intéressent ici Ellmann que sa conscience aiguë et tremblante, productrice de langage et de tangage. En élisant une litanie (une phrase quasiment unique, sans point) rythmée par la locution "le fait que", l'autrice va bien au-delà des ponctuations ludiques (assonances en chapelet) ou érudites (mille et un faits scientifiques ou historiques qui la questionnent) qui constellent les pages. Elle fait corps avec l'inconscient multiple de cette femme. Souvent, on ressent la maman gâteau terrifiée par la violence intrinsèque de l'Amérique -depuis le massacre des Indiens Moravians à Gnadenhütten jusqu'aux méfaits de Trump, aux meurtres domestiques ou à la législation laxiste sur le port d'armes en Ohio. Ailleurs, on la découvre en pic d'autodépréciation, culpabilisant de ces mots qui la colonisent et peu sûre de sa vivacité d'esprit qui surgit pourtant à bouillons éclatants. Lucy Ellmann fait doublement brèche. D'abord, en encourageant chacun à trouver une façon propre d'ingérer son mille-feuille. Mais aussi par sa propre obstination à mener à terme cette oeuvre hors norme (son éditeur habituel ayant reculé devant l'audace). Chantal Akerman déclarait, en 1976, à propos de son film Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, véritable révolution là aussi symbolique et formelle: " Un homme, dès sa naissance, on lui apprend que les vraies valeurs ne sont pas là, qu'on ne fait pas de l'art avec une femme qui fait la vaisselle". L'ironie du sort veut qu'une partie de la critique anglo-saxonne ait réassigné la romancière au sillage de son père ou de son mari (tous deux connaisseurs de James Joyce, pape du flux libre), comme s'il était impensable qu'elle ait pu, par elle-même, produire une oeuvre d'une telle maîtrise, laissant littéralement ses lecteurs au tapis, dans une empathie inédite et bouleversante. En parallèle à cette plainte intérieure, comme des galets qui ricochent sur ce fleuve tempétueux, on part aussi sur les traces d'une femelle couguar, farouche et libre, qui s'inquiète de ses petits, ravis par des humains. "Elle aurait voulu leur montrer qui régnait sur le monde", nous dit Ellmann. Il est temps de remettre les mères sur les trônes qu'elles ont gagnés, de haute lutte, par leur sollicitude souvent passée sous silence et pourtant sans limite.