Certains romans deviennent instantanément cultes parce qu'ils traduisent dans une langue fougueuse les émotions, les rêves et les impatiences de la jeunesse. On les connaît tous: On the road de Kerouac, Bonjour tristesse de Sagan... Le premier roman de Fatima Daas pourrait connaître le même sort. Il a d'ailleurs agité le sismographe du landerneau journalistico-littéraire parisien lors de sa sortie.
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Certains romans deviennent instantanément cultes parce qu'ils traduisent dans une langue fougueuse les émotions, les rêves et les impatiences de la jeunesse. On les connaît tous: On the road de Kerouac, Bonjour tristesse de Sagan... Le premier roman de Fatima Daas pourrait connaître le même sort. Il a d'ailleurs agité le sismographe du landerneau journalistico-littéraire parisien lors de sa sortie. Largement autobiographique (un trait commun des romans générationnels), La Petite Dernière nous glisse dans la peau et la tête d'une jeune lesbienne de 25 ans qui va faire remonter à la surface et dans le désordre des bribes de souvenirs et de sensations de son enfance en banlieue et de sa vie affective chaotique actuelle. "Je m'appelle Fatima. Je porte le nom d'un personnage symbolique en islam. Je porte un nom auquel il faut rendre honneur. Un nom qu'il ne faut pas "salir", comme on dit chez moi", se présente-t-elle au début. Mais comment ne pas "salir" ce nom quand tout votre être vous éloigne de ce que la religion, et avec elle, vos parents croyants attendent de vous? À savoir être une bonne musulmane qui ne fait pas de vague et qui accepte sans broncher de se soumettre à un mari, fût-il parfois violent. Comme la mère de Fatima, reine en "Son royaume: la cuisine". Ce dilemme permanent nourrit un corps-à-corps insoluble avec cette religion dont Fatima n'entend pas faire le deuil. La prière l'apaise, le Coran la guide. Elle voudrait ne pas devoir choisir. Pouvoir concilier la tradition et la liberté. Elle vivra donc dans la peau d'une pécheresse, le coeur rongé par la culpabilité. Fatima Daas met à nu la complexité des identités contemporaines qui ne se résument pas à une alternative binaire: la religion ou la laïcité. À travers ce personnage aux assignations multiples -sociale, sexuelle, religieuse- se dessine une allégorie de toutes ces jeunes filles françaises tiraillées entre deux cultures, entre la parole du psy et de l'imam, entre l'horoscope et les sourates, entre Kendrick Lamar et le Prophète. Un combat épuisant pour exister sans se renier. Comme l'est celui qu'elle mène contre l'asthme depuis son plus jeune âge. Quelque part entre le journal intime slammé et le manifeste lesbien intersectionnel, La Petite Dernière exhibe les failles d'une identité qui s'est d'abord construite dans le déni, en adoptant le look et les manières rustres du garçon manqué, avant de laisser fleurir en soi ce désir mécréant et trouver un début d'émancipation. Mais une émancipation précaire, souillée par la honte. Ce monologue d'ici et maintenant a la sonorité entêtante d'un couplet rap, avec ses chapitres courts, ses phrases hachées, sa poésie acérée et ses strophes commençant toujours par "Je m'appelle Fatima" avant de décliner ses nombreuses identités: "menteuse", "chtarbée", "française"... On glisse naturellement du lyrisme d'un verset à la description clinique des comportements de navetteurs épuisés. L'air de rien, Fatima Daas dynamite l'antique tension entre la foi et le désir. On s'incline devant la sincérité touchante d'une jeune femme hurlant intérieurement son besoin d'être aimée. De ses parents, de ses amantes comme de Dieu.