"Toute ma vie, je serai aimantée vers des gens et des lieux meurtris." Découverte en français avec Lisière (récit transfrontalier puissant du retour à la Bulgarie natale, déjà traduit par Morgane Saysana), Kapka Kassabova réitère ici de façon érudite et touchante le mélange, à la fois personnel, historique, géographique et mythologique qui lui a valu de recevoir -entre autres- le Prix Nicolas Bouvier en 2020. Faisant le constat que quatre générations de femmes de sa famille se sont tour à tour exilées (de la Yougoslavie à la Bulgarie, de la Bulgarie à la Nouvelle- Zélande, et dans ...

"Toute ma vie, je serai aimantée vers des gens et des lieux meurtris." Découverte en français avec Lisière (récit transfrontalier puissant du retour à la Bulgarie natale, déjà traduit par Morgane Saysana), Kapka Kassabova réitère ici de façon érudite et touchante le mélange, à la fois personnel, historique, géographique et mythologique qui lui a valu de recevoir -entre autres- le Prix Nicolas Bouvier en 2020. Faisant le constat que quatre générations de femmes de sa famille se sont tour à tour exilées (de la Yougoslavie à la Bulgarie, de la Bulgarie à la Nouvelle- Zélande, et dans son cas, de la Nouvelle- Zélande à l'Écosse), elle décide de sonder le tréfonds du "paysage existentiel" qui a généré chez toutes cette sensation permanente de creux et d'alanguissement nostalgique ("Je ne savais pas comment me sentir bien [...] C'est la littérature qui m'a sauvée de l'autodestruction totale"). Trente ans après la mort de sa grand-mère Anastassia qui connaissait chaque recoin et devint en exil une voix radiophonique envoûtante, il lui faut littéralement retourner à la source du mal-être transgénérationnel, dans la région des lacs d'Ohrid et de Prespa. À cheval entre l'Albanie, la République de Macédoine du Nord et la Grèce, c'est une zone engluée dans le temps, soumise à travers les âges aux reconfigurations idéologiques houleuses. Aujourd'hui désertée par sa population jeune, Ohrid reste, malgré tout, ce lieu où "les vins tirent leur nom de poèmes". C'est d'ailleurs entre vignobles, chansons folkloriques, amours de jeunesse de son aïeule et souvenirs émus de sa tante, la belle Tatjana (décédée précocement) que Kapka Kassabova nous entraîne à sa suite, au cours d'un printemps propice aux anecdotes glanées. Zigzaguant entre les ruelles de la charshia (la ville basse), les falaises de Zaum plus au sud du lac et finissant toujours par se retrouver nez à nez avec des parents éloignés, l'autrice sème des fragments de leçons linguistiques, s'intéresse à la pêche et à son déclin ou tire parti de sa curiosité instinctive et hétéroclite pour nous hypnotiser. Au fil des pages, elle oscille entre un feu retrouvé au contact de cette terre familiale où surgirent des rébellions et la mélancolie endémique de ces gouffres lacustres qui vous ramènent toujours auprès d'eux. Durant son deuxième voyage (cette fois automnal), elle apprend d'un douanier que le lac de Prespa compte au moins quatre vortex, propices à la noyade. À mesure qu'elle fait davantage connaissance avec les rescapés de l'Histoire qui se sont succédé sur le territoire, elle en vient à fustiger "la surenchère de la douleur". Avec lucidité et émotion, elle détricote pour nous ce pan des Balkans comme jamais auparavant. Ne reste plus qu'à s'immerger lentement et à déposer les armes.