Critique | Livres

Le livre de la semaine: Il était une ville, de Thomas B. Reverdy

Thomas B. Reverdy © Flammarion
Laurent Raphaël
Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Dans une ville de Detroit déjà à bout de souffle, Thomas B. Reverdy ausculte avec délicatesse les effets intimes de la crise de 2008. Grandiose.

En 2008, la crise bancaire a mis le monde à genoux. À Detroit plus qu’ailleurs, on a senti le souffle de la déflagration. La raison en est simple: l’ancien fleuron de l’économie américaine était déjà exsangue, victime de la désindustrialisation et d’une gestion urbaine hasardeuse. C’est sur ce terrain miné, pendant ces quelques mois qui ont failli précipiter le système tout entier dans l’abîme, que l’écrivain français Thomas B. Reverdy a posé son sismographe, après d’autres plaies contemporaines (Fukushima dans Les Evaporés, le 11 Septembre dans L’Envers du monde). Se joue dans la ville mythique du Michigan « une sorte d’apocalypse lente. Le sentiment de contempler un paysage qui tenait à la fois du film catastrophe, du cauchemar et de la science-fiction. L’occasion troublante, normalement impensable, de contempler les ruines de notre propre civilisation. Les restes d’une civilisation. »

C’est dans cette brume toxique qu’évoluent la poignée de personnages qui peuplent le roman, tous bousculés par la Catastrophe en train de se jouer. Eugène, l’ingénieur français chargé par l’Entreprise de mener à bien un projet expérimental qui doit révolutionner l’industrie automobile, est au coeur du réacteur en train de fondre. Bientôt lâché par sa direction, il se rend compte que sa mission n’est en réalité qu’une coquille vide, une magouille pour ne pas perdre un terrain. Ironie du sort, c’est sur cette parcelle en friche, baptisée la Zone, que des ados sous la coupe d’un dealer vont s’installer en catimini. Et parmi eux Charlie, qui a délaissé le cocon affectif de sa grand-mère Georgia, pensant trouver ici la liberté qui a déserté la ville en perdition, mais ne récolte que la violence d’un gang proliférant dans les brèches béantes du système.

L’hiver le plus long

Le livre de la semaine: Il était une ville, de Thomas B. Reverdy

« A Detroit, la machine s’emballa. Les choses prirent un tour sauvage. Peu de gens en eurent conscience à l’époque, à cause de la nature imprévisible des crises de système. Les plus lucides se contentèrent de s’attendre au pire, mais le pire est toujours au-delà de nos attentes. » Seul Brown, vieux flic usé mais intègre, résiste au désastre. Il symbolise la petite flamme de justice nichée même au fond des ténèbres. Tout espoir n’est donc pas perdu. Il se love parfois aussi dans les coeurs, ceux d’Eugène et de la serveuse Candice par exemple, qui vont puiser dans l’amour une forme de consolation autant que de rédemption.

Car pour le reste, tout est à reconstruire. A commencer par la morale. Même Dieu semble avoir quitté la ville. « Georgia en est persuadée. Dieu est parti quand on s’est mis à installer des fontaines à soda dans des centres commerciaux géants, que tout le monde a eu la télévision en couleur, que les salles de bal se sont transformées en supermarchés de la drogue, qu’on a troué la ville avec pas moins de six autoroutes et qu’on a rasé les quartiers pour construire des casinos en plein centre. »

A sa manière poétique et sensuelle de mêler l’intime et le chaos du dehors, Reverdy laisse infuser les ambiances cotonneuses, non sans appuyer sur l’accélérateur du suspense pour tenir l’attention en laisse. Son écriture impressionniste s’étale en petites touches délicates, nimbant le tableau enneigé d’une aura de mystère qui se déploie dans les dialogues comme les silences. Une maîtrise picturale qui serait un peu vaine si elle ne se doublait d’une ambition éthique qui conduit l’auteur à tisser dans la maille narrative des questionnements sur le sens de cette course aveugle, dont Detroit, ville fantôme, donne la mesure du gâchis. Une allégorie funèbre époustouflante sur le déclin de l’empire libéral.

ROMAN DE THOMAS B. REVERDY, ÉDITIONS FLAMMARION, 304 PAGES.

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