Le cercle des écrivains afro-américains compte un nouveau membre. D'origine ghanéenne, Nana Kwame Adjei-Brenyah est né dans le Queens. Un enfant de la mondialisation donc. Dont il a parfaitement digéré les codes. Aussi à l'aise avec la dystopie que la satire ou le fantastique, le jeune homme de 28 ans dresse dans Friday Black un portrait éclaté et décapant de l'Amérique. Chaque histoire essore l'actualité et en révèle la face grotesque et/ou tragique par un glissement subtil du réel vers son double atrophié qui agit comme un miroir grossissant.
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Le cercle des écrivains afro-américains compte un nouveau membre. D'origine ghanéenne, Nana Kwame Adjei-Brenyah est né dans le Queens. Un enfant de la mondialisation donc. Dont il a parfaitement digéré les codes. Aussi à l'aise avec la dystopie que la satire ou le fantastique, le jeune homme de 28 ans dresse dans Friday Black un portrait éclaté et décapant de l'Amérique. Chaque histoire essore l'actualité et en révèle la face grotesque et/ou tragique par un glissement subtil du réel vers son double atrophié qui agit comme un miroir grossissant. Illustration avec le texte puissant et glaçant qui donne son titre à l'ensemble, récit zombiesque d'une journée de soldes virant au carnage dans un centre commercial. La scène est vue à travers les yeux blasés d'un vendeur en concurrence avec ses collègues pour réaliser le meilleur chiffre de ventes de la journée, synonyme d'une prime dérisoire. Glaçante hyperbole de la violence et de l'avidité du néo-libéralisme. Tous les coups sont permis. Une sauvagerie qui n'étonne même plus personne. "À cinq heures du matin, c'est l'accalmie. La première vague de consommateurs est rentrée chez elle, dort, ou est morte dans divers coins du centre commercial", observe sans émotion l'employé modèle. Cette charge contre le consumérisme, on la retrouve un peu partout, et notamment dans cette courte nouvelle hantée par Lucy, une caissière qui s'est suicidée pour échapper à la morosité de son existence (Dans la vente). Ailleurs, c'est au divertissement que s'en prend avec la même acuité Adjei-Brenyah, sans jamais céder à la caricature outrancière. Ses personnages, tous inadaptés aux univers déshumanisés dans lesquels ils évoluent, suscitent l'empathie et facilitent l'identification. Dystopique, Zimmer Land propulse le lecteur dans un parc d'attractions où les clients paient pour se défouler sur des acteurs, noirs de préférence, qui font mine de s'introduire dans leurs beaux quartiers. Isaiah est l'un de ces figurants. Ses états d'âme au projet d'autoriser l'accès aux mineurs à ce jeu de rôle pervers ne rencontrent aucun écho. "Je crois que nous mettons justice et meurtre sur un pied d'égalité pour nos clients", fait-il valoir. "Bah, parfois c'est la même chose", rétorque cyniquement son patron. Le racisme ordinaire que l'on retrouve aussi dans Les 5 de Finkelstein, qui ouvre à la dynamite le recueil. Un jeune Noir, contraint d'adapter en permanence son "Degré de Noirceur" à ses interlocuteurs, y lutte de toutes ses forces pour ne pas céder à la haine des Blancs. L'impunité dont va bénéficier un homme qui a massacré à la tronçonneuse cinq jeunes Noirs qu'il jugeait menaçants va provoquer un électrochoc chez lui. Une formidable démonstration de l'épuisement des Afro-Américains. Et au-delà, à travers toutes ces situations ordinaires déraillant vers une forme de réalisme magique, de la force de la littérature pour questionner un monde en voie de désintégration.