C'est l'histoire, dont la littérature est friande, d'un prof de lettres de l'Allier qui, en 2019, ses 55 bougies à peine soufflées, décide de quitter salles et conseils de classes pour filer en couple direction plein est, du Kirghizstan au Cambodge en passant par l'Inde. S'y ressourcer, s'y retrouver, et (surtout?) écrire -forger des phrases, bâtir un monde-, jusqu'à poser le point final d'un ébouriffant premier roman... en Patagonie, cette fois. Premier roman dont il serait criminel, vraiment, de s'arrêter au titre, d'une poésie désuète, ronflante au premier abord, qui fin...

C'est l'histoire, dont la littérature est friande, d'un prof de lettres de l'Allier qui, en 2019, ses 55 bougies à peine soufflées, décide de quitter salles et conseils de classes pour filer en couple direction plein est, du Kirghizstan au Cambodge en passant par l'Inde. S'y ressourcer, s'y retrouver, et (surtout?) écrire -forger des phrases, bâtir un monde-, jusqu'à poser le point final d'un ébouriffant premier roman... en Patagonie, cette fois. Premier roman dont il serait criminel, vraiment, de s'arrêter au titre, d'une poésie désuète, ronflante au premier abord, qui finira pourtant par susciter la clémence d'un lecteur embarqué par le souffle épique du texte, sa profondeur édifiante, sa langue espiègle autant qu'impeccable -sauf rares accrocs. Un texte tout entier dédié à la trajectoire, d'abord sinistre en diable, d'un petit Tsigane dresseur de chevaux dont la kumpania -sa communauté circassienne- sera rapidement broyée par le délire nazi et les humeurs bellicistes d'une Europe malade. La violence à laquelle sera soumis Anton Torvath, ce "fils du Vent" devenu jouet des folies gadjé, ira jusqu'à le convaincre de se faire passer pour juif, au sein du ghetto de Lodz? en 1942, pour tenter de passer de l'enfer qu'il connaît à ce qu'il croit encore n'être qu'un affreux cauchemar. Et ainsi de suite, pour le désormais surnommé der Aal (l'Anguille), jusqu'aux camps tenus par "les blattes". Pourtant, si, ainsi survolée, la promesse narrative de ce roman n'invite pas franchement à la jovialité bonhomme, il serait malhonnête de le résumer à une permanente dégringolade jusqu'aux bas-fonds de la barbarie. Son écriture, d'une part, vient éclairer même les zones d'ombre les plus denses: pour décrire l'horreur de la bataille de Stalingrad, on apprendra par exemple que les hommes y étaient jetés "dans la fournaise des combats comme des pelletées de charbon dans la chaudière d'une locomotive". Toute la deuxième partie, par ailleurs, et puisque "le monde n'est pas fait que de conquérants sanguinaires, de princes et de rois fous, de militaires cruels", vient proposer une piste nettement moins "plombante". Ou comment Anton, "seul pour la mort de plusieurs millions", finira, adopté outre-Atlantique, par reprendre la route et retrouver, un à un, les survivants de sa jeunesse fracassée. Soit autant d'artistes, poètes et philosophes, immensément riches de leurs contes, danses, musiques, comme d'une incompressible vitalité, dont ils ne demandent qu'à irradier l'Univers, guérissant ainsi les crispations moroses, dissipant les colonnes de "civils aux yeux éteints". Comment sa liberté constitutive, enfin, née au contact des chevaux, lui permettra, au sortir des ténèbres les plus touffus, de redonner voix aux âmes franches, rétives aux tentatives de contrôle ou de domestication.