Les écrivains flamands, invités d'honneur en leur propre pays ? Avec ce petit parfum d'échange linguistique, la proposition pourrait sembler absurde. Elle témoigne pourtant d'une réalité. Quel lecteur francophone pourrait citer plus de cinq auteurs belges d'expression flamande ? Comment expliquer que l'on trouve plus de traducteurs du néérlandais à Paris qu'à Bruxelles ? Et que les auteurs belges francophones et néérlandophones se rencontrent souvent pour la première fois sur des salons littéraires à l'étranger ? On reparlera des raisons du manque de visibilité d'une littérature à une autre (les conséquences d'une frontière linguistique, bien sûr, mais aussi parfois bien davantage mentale).

Stefan Hertmans (Guerre et Térébenthine, Le Coeur converti), Brecht Evens (Les Amateurs, Les Rigoles), Tom Lanoye (La Langue de ma mère, Décombres flamboyants), Lize Spit (Débâcle), David Van Reybrouck (Congo, Mission), les nouveaux venus Jeroen Olyslaegers (le très attendu Trouble vient de sortir en français, mémoires d'un lieutenant durant la Seconde Guerre mondiale à Anvers) et Stefan Brijs (sur la liste du dernier prix Femina avec Taxi Curaçao) : aidée par des personnalités variées et singulières, force est de constater que la considération internationale pour les activités littéraires en néérlandais semble en très bonne posture depuis quelque temps. Et la Flandre n'a d'ailleurs pas hésité longtemps à l'invitation de l'équipe de Grégory Laurent, commissaire de cette cinquantième édition de la Foire du livre.

Flirt Flamand

Consacré à la défense de la littérature produite en néérlandais en Belgique, le Vlaams Fonds voor de Letteren a mis pour l'occasion sur pied une campagne dédiée, le "Flirt flamand". Son mot d'ordre, malicieux : "La littérature flamande n'a jamais été aussi séduisante." Derrière ce clin d'oeil au 14 février, bien sûr, date symbolique d'ouverture de la Foire, le VFL n'a qu'un but : charmer les lecteurs francophones, et les inciter à lire davantage leurs voisins. Un "pavillon flamand", inspiré d'une scène de théâtre grec, proposera pendant trois jours activités et débats, en version bilingue. Au final, plus de 60 auteurs viendront défendre les couleurs de la Flandre du 14 au 17 février dans les quatre magasins de Tour et Taxis. L'un des traits spécifiques de la programmation est la diversité des genres représentés : BD, albums jeunesse, littérature, slam, poésie... Aux Tom Lanoye, David Van Reybrouck, Lize Spit, Stefan Hertmans, Jeroen Olyslaegers, Stefan Brijs et Brecht Evens déjà cités, et naturellement présents, se joindront entre autres Herr Seele (Cow Boy Henk), le directeur artistique du KVS et écrivain Michael De Cock, l'illustrateur bruxellois au succès international Tom Schamp, sans oublier l'illustratrice Gerda Dendooven, ou l'irrésistible Bart Moyaert, poète de la ville d'Anvers deux ans durant... Au programme, de nombreuses rencontres et propositions croisées avec des auteurs francophones et français. Dans son objectif de devenir davantage bilingue, la Foire du livre déploiera une armée de traducteurs, et une librairie néérlandophone, tandis qu'un accord avec la Boekenbeurs, son homologue d'Anvers, vient d'être signé pour trois ans. Son objectif ? Créer des passerelles et des programmes à quatre mains entre les deux événements.

No(s) Futurs

Outre une invitée d'honneur qui dynamise l'entièreté de sa programmation, la Foire annonce comme traditionnellement un thème. Cette année, il se déclinera en : "No(s) Futurs". Une variante orthographique qui fait entendre deux acceptions, dont l'une, dans l'air anxiogène du temps, inquiète et nihiliste. Les romans d'anticipation et en particulier les dystopies, ces récits imaginant un futur sombre, seront donc particulièrement à l'honneur dans les rencontres, comme par exemple dans ces débats qui verront les excellentes autrices américaines Leni Zulmas (le féministe Les Heures rouges) et Jean Hegland (l'inoubliable Dans la forêt) comparer leurs visions du futur.

Pour ses 50 ans, la Foire a fait appel non pas à un mais à deux présidents d'honneur : l'Algérien Boualem Sansal, romancier engagé dans un combat pour la liberté d'expression (Grand prix du roman de l'Académie française pour 2084) et Michael Chabon, génial auteur américain (Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, prix Pulitzer, Le Club des policiers Yiddish, Moonglow) de fresques mêlant pop culture, psyché américaine et réflexions sur la judéité -un écrivain divertissant et politique encore trop méconnu du grand public, et qui sera en rencontre à Bozar dès le jeudi soir.

Avec encore un désormais traditionnel et passionnant focus sur la traduction littéraire (cette rencontre avec Josée Kamoun, traductrice de Philip Roth et autrice d'une nouvelle traduction du 1984 de George Orwell), un menu polar copieux (le Britannique Tim Willocks, l'Espagnol Victor de Arbol...) et un éventail de lectures et spectacles programmé au Théâtre des mots (le Bonobo Moussaka de Adeline Dieudonné, la pièce de théâtre à succès La Convivialité, mais aussi "Alex Vizorek lit Baudelaire", "Marie-Christine Barrault lit Yourcenar", un concert du chanteur belgo-camerounais Zam Embale...), le grand raout bruxellois des lettres annonce une flopée d'auteurs attendus, comme le Congolas In Koli Jean Bofane (Mathématiques congolaises ou Bismarck, Le Testament de Bismarck, prix des cinq continents de la Francophonie en 2014), Pauline Delabroy-Allard (auteure du très beau Ca raconte Sarah), David Diop, Alain Mabanckou, Amélie Nothomb, Adeline Dieudonné, Laurent Gaudé, Daniel Picouly, Yasmina Khadra, Grégoire Delacourt... De quoi apprendre, écouter, débattre. Une curiosité à exercer aussi en son propre pays. A propos de ces quatre jours d'échanges à venir, le Ministre flamand de la culture Sven Gatz déclarait d'ailleurs récemment : "Nous sommes impatients de découvrir nos points communs et nos différences." Rendez-vous est pris.

Du 14 au 17 février, sur le site de Tours et Taxis.

www.flb.be