Maruo est un voleur d'images. Ainsi s'est-il lui-même décrit, jusqu'à qualifier son travail de "compilation de plagiats" en 1992. On préférera parler d'un art de la liberté totale: celle de se réapproprier diverses images, en effet, mais aussi de choquer (jusqu'à dépasser les bornes). Dans les années 80, Maruo est devenu une icône underground pour ses expérimentations dans la presse porno fétichiste (après tout, il porte les initiales S.M.), où l'auteur pouvait répandre sa rage punk et ses idées désaxées sans autre contrainte que la teneur en scènes de sexe. À l'époque, ses planches rassem...

Maruo est un voleur d'images. Ainsi s'est-il lui-même décrit, jusqu'à qualifier son travail de "compilation de plagiats" en 1992. On préférera parler d'un art de la liberté totale: celle de se réapproprier diverses images, en effet, mais aussi de choquer (jusqu'à dépasser les bornes). Dans les années 80, Maruo est devenu une icône underground pour ses expérimentations dans la presse porno fétichiste (après tout, il porte les initiales S.M.), où l'auteur pouvait répandre sa rage punk et ses idées désaxées sans autre contrainte que la teneur en scènes de sexe. À l'époque, ses planches rassemblaient ses obsessions sur le mode de l'hommage ou du détournement: l'Allemagne de Weimar, le Japon d'avant sa naissance, le théâtre de Shûji Terayama... Il a ainsi dessiné, par exemple, un saint Sébastien qui mélangeait le corps de Mishima et la tête de Bowie. L'auteur a aussi marqué les rétines par la pureté de son trait, sa façon de tracer les plus ignobles atrocités avec le plus grand raffinement, jusqu'à susciter l'admiration de Moebius. Désormais, Maruo a calmé ses ardeurs et officie dans des revues plus grand public. Mais il est resté un voleur. Avec Tomino la maudite, il commet l'ultime larcin: celui de sa propre oeuvre. Tomino la maudite est née du regret qu'avait l'auteur de n'avoir pu raconter tout ce qu'il désirait dans son oeuvre phare, La Jeune Fille aux camélias (1984), qui mélangeait Freaks de Tod Browning à l'atmosphère du Japon d'avant-guerre, tout en reprenant un personnage populaire du théâtre kamishibai. Tout est à peu près là, en plus sage, dans Tomino la maudite, où la jeune fille en question laisse place à des jumeaux orphelins vendus à un cirque. Autour d'eux, une enfant-pieuvre, des lutteuses de sumo ou un sosie du peintre Foujita, sorte de famille de substitution pour le meilleur et pour le pire. Entre-temps, Maruo a beaucoup changé. Il a gagné en contrôle mais perdu en énergie: à 65 ans, on ne lui en voudra pas, mais l'inventivité visuelle a largement disparu et l'écriture de récits plus construits ne lui réussit pas forcément autant que les fièvres dadaïstes (les héros manquent un peu de développement), bien que l'ensemble reste aussi élégant que captivant et qu'un coup de génie graphique puisse frapper au détour d'une page. Cela dit, cette sensation que l'auteur "n'est pas fait pour ça" charge justement Tomino la maudite d'un charme étrange. Une impression que quelque chose cloche ressort du rythme narratif condensé -vestige du fait que Maruo, par le passé, devait tenir sur peu de pages- et du sentiment que l'auteur cache dans son esprit des scènes bien plus sombres que ce qu'il montre. Une inquiétante et singulière étrangeté, en somme, à l'image de ses personnages curieusement presque tous atteints de strabisme. Car lire Maruo reste, malgré ses nombreux emprunts, l'assurance d'entrer dans un monde qui ne ressemble à aucun autre.