Il n'est pas aussi célèbre, chez nous, qu'un Kenzaburo Oé, un Haruki Murakami ou un Yukio Mishima. Mais Edogawa Ranpo (1894-1965) fait partie des grands écrivains nippons du XXe siècle. Sous un nom de plume qui imite la prononciation japonaise de "Edgar Allan Poe", celui qui s'appelle en réalité Taro Hirai a publié un grand nombre de récits, notamment policiers, genre dont il est un pionnier dans son pays. Il s'est aussi installé en première ligne de la mouvance "ero-guro nonsense" durant l'entre-deux-guerres, déployant une troublante alchimie entre noirceur et sensualité. Logique, donc, que l'encensé maestro ait...

Il n'est pas aussi célèbre, chez nous, qu'un Kenzaburo Oé, un Haruki Murakami ou un Yukio Mishima. Mais Edogawa Ranpo (1894-1965) fait partie des grands écrivains nippons du XXe siècle. Sous un nom de plume qui imite la prononciation japonaise de "Edgar Allan Poe", celui qui s'appelle en réalité Taro Hirai a publié un grand nombre de récits, notamment policiers, genre dont il est un pionnier dans son pays. Il s'est aussi installé en première ligne de la mouvance "ero-guro nonsense" durant l'entre-deux-guerres, déployant une troublante alchimie entre noirceur et sensualité. Logique, donc, que l'encensé maestro ait été adapté un nombre incalculable de fois au cinéma, au théâtre ou bien sûr en manga. Et lorsqu'on sait que l'un des plus célèbres romans de Ranpo se nomme Le Lézard noir, il est plus logique encore que l'anthologie en trois tomes Ranpo Gekiga paraisse chez l'éditeur poitevin griffé du même reptile, qui s'intéresse depuis toujours au romancier et a déjà publié, entre autres, l'adaptation de La Chenille par Suehiro Maruo. Dans cet opus inaugural, Kazuo Kamimura (Lady Snowblood) et Jiro Kuwata (c'est sa première oeuvre traduite) livrent respectivement leur version de L'Île Panorama (1973) et Paysages infernaux (1970), deux variations autour des mondes-simulacres. Chez Kamimura se déploie le récit d'un écrivain sans succès qui, usurpant l'identité d'un riche propriétaire décédé, bâtit sur une île son utopie fantasmatique. Les escaliers semblent y atteindre le ciel, des créatures fantastiques paraissent y habiter, mais ce n'est qu'une illusion à coups de trompe-l'oeil et de comédiens à la routine bien réglée. Il ne faut pas s'attendre à un Kamimura majeur. Le mangaka livre le minimum syndical hormis quelques fulgurances de mise en scène et, à l'inverse de l'adaptation du même roman par Maruo (disponible chez Casterman), ne prend pas le temps d'installer son ambiance. Pourtant, il y a quelque chose d'envoûtant dans l'embrassade entre Kamimura et Ranpo: ce qu'apporte le premier au second, c'est-à-dire son sentimentalisme crépusculaire et ses fétiches (canon féminin récurrent et autre lyrisme floral), crée un document inédit, une certaine idée, romantique, de Ranpo. Le segment de Jiro Kuwata, très différent et loin de toute esthétisation, est un whodunit hypnotique dans lequel un parc d'attractions baroque deviendra le théâtre d'un happening sadique. Le mangaka transpose le récit de Ranpo (écrit en 1931) dans ses préoccupations contemporaines, il met en scène le massacre de jeunes hippies présentés comme d'irresponsables hédonistes déconnectés de leur monde, ne vivant que pour le divertissement. Le tout ponctué par un final nihiliste. Face à ces oeuvres d'hier, des images de notre siècle nous viennent à l'esprit. On pense au Burning Man, au ranch Neverland, aux caprices des astronautes milliardaires... On pense que Ranpo avait saisi beaucoup de choses du monde qui lui succéderait. Ce monde dont chacun semble vouloir s'échapper.