Toute tentative de ranger Shintarô Kago dans une case serait vouée à l'échec. Vraiment. S'il fallait sortir les étiquettes, on se retrouverait à parler de "whodunnit expérimentalo-humoristico-horrifique" pour une oeuvre, puis à assembler d'autres mots pour qualifier la suivante. Kago est si inclassable que certains critiques -mais qui a donc lancé ça en premier?- utilisent les termes "fashionable paranoïa" pour le décrire, ce qui, nous en conviendrons, ne veut strictement rien dire. Le point commun de ses dispersions disparates, pour en trouver un, reste le goût de l'absurde, né de son...

Toute tentative de ranger Shintarô Kago dans une case serait vouée à l'échec. Vraiment. S'il fallait sortir les étiquettes, on se retrouverait à parler de "whodunnit expérimentalo-humoristico-horrifique" pour une oeuvre, puis à assembler d'autres mots pour qualifier la suivante. Kago est si inclassable que certains critiques -mais qui a donc lancé ça en premier?- utilisent les termes "fashionable paranoïa" pour le décrire, ce qui, nous en conviendrons, ne veut strictement rien dire. Le point commun de ses dispersions disparates, pour en trouver un, reste le goût de l'absurde, né de son amour des Monty Python. Seule certitude: on n'aimerait pas séjourner dans son cerveau, qui doit ressembler au tambour d'un lave-linge en furie où se croiseraient toutes sortes d'idées et d'influences (comme le cinéma de Tati, que le dessinateur adore). Tout est pourtant sous contrôle chez Kago: son art n'embrasse aucunement le chaos et fait preuve, sous une ligne clinique, d'un génie conceptuel très réfléchi et d'une science du détournement du médium digne d'un Marc- Antoine Mathieu. La branche intello de la BD, donc, mais du côté provoc', sur le territoire du satirique, de l'irrévérencieux et de la découpe de chair au kilo. Aucun compromis, chez Kago, et c'est probablement ce qui lui valut de réaliser l'habillage visuel de l'album You're Dead! de Flying Lotus ou de dessiner pour Vice. La Grande Invasion mongole n'est pas de ces oeuvres de Kago qui tronçonnent le quatrième mur, comme Fraction, ni de celles qui versent dans l'horreur grotesque jusqu'au dégoût. Ce livre, certes pour lecteurs ouverts et bien avertis, peut servir d'introduction à l'auteur. Une facette de Kago plus accessible, donc, mais tout aussi créative, car du début à la fin, le titre repose sur une expérience de pensée insolite: et si l'on remplaçait le puissant cheval de Mongolie, fleuron des populations nomades à l'époque de Gengis Khan, par des mains géantes? Bah oui, pourquoi pas? Le résultat, d'un sérieux hilarant (dans ce monde parallèle, les gens ne constatent rien d'étrange et appellent ces créatures les chevaux mongols avec le plus grand naturel), ne s'arrête pas à ce postulat. Kago imagine que l'exploitation du "cheval mongol" devient le plus grand progrès de l'Histoire de l'humanité et, sans trop en dévoiler, l'auteur court d'une époque à l'autre et s'amuse par exemple à réimaginer de célèbres inventeurs, comme James Watt, en spécialistes un peu benêts du pseudo-cheval. La main remplace la roue de voiture, les ascenseurs, le moteur à explosion... Une allégorie de la supériorité du vivant sur la machine? Une illustration des dérives spécistes? Peut-être, mais surtout un bouquin hyper ludique où l'auteur s'éclate à tout va, quelque part entre la rigueur d'un scientifique et la malice d'un sale gosse promenant sa démiurgique paluche entre les petits soldats d'un tapis de jeu.