Une déflagration du même ordre que le témoignage d'Adèle Haenel il y a quelques semaines, lequel a marqué une rupture dans la perception et l'ampleur du harcèlement en décrivant son calvaire avec le réalisateur Christophe Ruggia alors qu'elle n'avait que treize ans. Dans le cas de Springora aussi il est question d'emprise d'un homme d'âge mûr sur une gamine. Mais la ressemblance s'arrête toutefois là.
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Une déflagration du même ordre que le témoignage d'Adèle Haenel il y a quelques semaines, lequel a marqué une rupture dans la perception et l'ampleur du harcèlement en décrivant son calvaire avec le réalisateur Christophe Ruggia alors qu'elle n'avait que treize ans. Dans le cas de Springora aussi il est question d'emprise d'un homme d'âge mûr sur une gamine. Mais la ressemblance s'arrête toutefois là. Alors que le cinéaste a reconnu du bout des lèvres une "erreur", l'écrivain Gabriel Matzneff n'a jamais caché ses penchants pédophiles -il préfère le terme plus érudit et moins vulgaire de "philopède", manière vicieuse de minimiser la vérité en la drapant sous un nouveau nom. Il s'en vantait même dans son journal, publié régulièrement depuis 40 ans par Gallimard (lequel vient d'annoncer devant le scandale qu'il en cessait la diffusion, un geste de repentance bien tardif), également comptable de ses "exploits", noyés sous des couches de crinoline romantique comme si le débordement d'amour valait absolution. Et comme si, parce qu'il y avait une entreprise littéraire derrière, la perversion se transformait subitement en innocence dans le chef du quinquagénaire amateur de chair fraîche. À l'écouter chez Pivot en 1990 rabrouer Denise Bombardier, la seule sur le plateau à manifester son aversion pour ses idylles juvéniles, on se dit que ce vaniteux a fini par croire à son mensonge, à cette idée délirante que sa vie de pervers se confond avec une oeuvre d'art puisqu'elle lui permet d'alimenter cette plume dont il a une si haute opinion. Avec le recul qu'offrent trois décennies de remise en question de la permissivité sans limite héritée de Mai 68 et de la prise en compte des intérêts affectifs de l'enfant, on a du mal à comprendre comment ce prédateur sexuel a pu échapper si longtemps à la justice, et plus encore au tribunal populaire des réseaux sociaux. Pire, comment en 2013, ce lettré décidément bien introduit dans les cercles germanopratins s'est encore vu attribuer le prix Renaudot essai sans qu'aucun éditeur, écrivain, psy ou journaliste ne s'émeuve qu'on honore un type qui a passé une bonne partie de sa vie à abuser de la naïveté d'ados souvent pré-pubères, charmés par les attentions de cet "ogre" comme le qualifie Vanessa Springora, en référence aux contes des frères Grimm. Jusqu'ici, faute de parole contradictoire, tout le monde semblait se satisfaire des fantasmes d'un manipulateur n'hésitant pas à convoquer l'anthropologie (et notamment la pédérastie de l'Antiquité grecque ou les rituels d'attouchement entre adultes et enfants dans certaines sociétés primitives) pour justifier une conduite débarrassée de la "moraline", cet enduit moral qui empêcherait un individu de se connecter avec son moi authentique, universel. Or on sait que le traumatisme met parfois des années à s'exprimer et que dans la relation asymétrique majeur-mineur, il y a toujours un maître et un esclave. Pour comprendre ce silence assourdissant, il faut se le représenter comme un mikado. Tant que personne ne tirait une baguette, l'édifice donnait l'illusion de la normalité. Même s'il est tentant de relire le passé avec les lunettes du présent, il faut s'imaginer qu'à l'époque, dans l'euphorie des années 70, tout obstacle sur le chemin de la libération des corps était perçu comme une tentative de refermer le couvercle. Au point que des intellectuels de renom, dont Roland Barthes ou Simone de Beauvoir, n'hésitent pas en 1977 à signer une tribune appelant à la libération de trois pédophiles... Ajoutez à ce contexte une tolérance sociale pour la singularité de l'artiste, cette exubérance -le plus souvent inoffensive- qui passe pour la manifestation de son génie, plus les petites collusions habituelles des gens de pouvoir et vous obtenez cette passivité coupable. Il faut à présent craindre un retour de bâton puritain. Certains qui se sont tus épousant subitement le sens du vent et de la démagogie pour exiger qu'on bâillonne la liberté d'expression au moindre doute, ce que ne demande pourtant pas Vanessa Springora. Pas plus qu'Adèle Haenel d'ailleurs. Détourner leurs messages, emprunts de dignité et de sagesse, reviendrait à les insulter une deuxième fois.