On connaît la susceptibilité de cet âge-là, si perméable à ce sentiment vénéneux: la honte. Même la plus microscopique. L'enrober dans un langage venu d'ailleurs rendait le moment de disgrâce encore plus cruel. Comme si à la gêne s'ajoutait une forme de relégation qui transformait l'infortuné en étranger, l'excluant momentanément de la communauté, de la bande.

Après vérification auprès des linguistes du temps présent, les jeunes n'emploient plus cette macédoine de consonnes chuintantes. Non que l'arabe ne déteigne plus sur le vocabulaire des nouvelles générations, cf. l'emblématique "avoir le seum", mais les kids -expression qui trahit l'âge de celui qui l'utilise- préfèrent apparemment des formules imagées comme "se taper l'affiche" pour saisir ce moment délicat où leur imperfection est révélée au grand jour. Question de mode.

Peu importe sa dénomination au fond, la honte est un best-seller du catalogue des insultes et infamies suprêmes. Il en est d'ailleurs beaucoup question en ce moment. Il suffit de taper le mot dans la rubrique Actualités d'un moteur de recherche pour obtenir un large échantillon de ce concept Tupperware qui permet de ranger toutes les tailles d'humiliation. On parle aussi bien de "mur de la honte" pour désigner le cache-misère en briques dressé à la hâte à Paris pour tenir à distance les consommateurs de crack que de la honte qui frappe le Real Madrid (ou le Standard) suite à une succession inquiétante de contre-performances.

Peu importe sa dénomination, la honte est un best-seller du catalogue des insultes et infamies suprêmes.

Mais au-delà de cet usage idiomatique, c'est surtout la honte sociale qui occupe le terrain médiatique. Ce sentiment de déclassement nauséeux qui s'abat sur les ratés, les losers et les exclus d'une société qui glorifie les winners. L'écrivain Édouard Louis a exploré tous les recoins de ce vaste territoire. Depuis l'explosif En finir avec Eddy Bellegueule, il n'a cessé de lutter livre après livre avec un sentiment cuisant et encombrant de dégoût. La honte chez lui, c'est à la fois une sentence et une libération puisqu'elle l'a poussé à fuir l'ignorance et la misère. Son dernier ouvrage, Changer: méthode (Seuil), dans lequel il raconte le chemin de croix pour s'extirper de son milieu populaire d'origine, poursuit ce travail d'introspection douloureux. Dès les premières pages, elle surgit, tapie dans le souvenir d'une passe: "La honte commençait à monter en moi, dans mon corps depuis l'extrémité de mes doigts jusqu'à la nuque, comme un fluide tiède, paralysant, je reconnaissais sa brûlure." Honte d'avoir à se prostituer pour manger, honte d'être né chez les boloss, honte d'être pédé, honte d'être devenu un privilégié -un transfuge de classe comme on dit en langage néo-bourdieusien-, honte d'avoir trahi les siens. Et même au final honte d'avoir honte.

Édouard Louis est la démonstration vivante de la thèse avancée par le philosophe Frédéric Gros: si la honte paralyse, elle peut aussi être un formidable moteur de révolte et de créativité. L'auteur de La honte est un sentiment révolutionnaire (Albin Michel, 2021) rappelle que notre époque est abondamment travaillée par cet affect. Les réseaux sociaux ont démultiplié la capacité de nuisance. D'autant que le système s'auto-alimente: ceux qui humilient gratuitement se vengent souvent d'un sentiment de déclassement, social ou identitaire, réel ou fantasmé. Tout l'enjeu est de dépasser la paralysie pour le pénitent. "Soit la honte se retourne en mépris de soi, soit elle se mue en colère contre ceux qui nous méprisent", explique le philosophe dans Télérama. Et devient alors un levier de changement, en même temps qu'un contraceptif contre la laideur morale.

Je voudrais remonter le temps et dire à l'ado que j'étais que la hachma n'est pas une fatalité...

On connaît la susceptibilité de cet âge-là, si perméable à ce sentiment vénéneux: la honte. Même la plus microscopique. L'enrober dans un langage venu d'ailleurs rendait le moment de disgrâce encore plus cruel. Comme si à la gêne s'ajoutait une forme de relégation qui transformait l'infortuné en étranger, l'excluant momentanément de la communauté, de la bande. Après vérification auprès des linguistes du temps présent, les jeunes n'emploient plus cette macédoine de consonnes chuintantes. Non que l'arabe ne déteigne plus sur le vocabulaire des nouvelles générations, cf. l'emblématique "avoir le seum", mais les kids -expression qui trahit l'âge de celui qui l'utilise- préfèrent apparemment des formules imagées comme "se taper l'affiche" pour saisir ce moment délicat où leur imperfection est révélée au grand jour. Question de mode. Peu importe sa dénomination au fond, la honte est un best-seller du catalogue des insultes et infamies suprêmes. Il en est d'ailleurs beaucoup question en ce moment. Il suffit de taper le mot dans la rubrique Actualités d'un moteur de recherche pour obtenir un large échantillon de ce concept Tupperware qui permet de ranger toutes les tailles d'humiliation. On parle aussi bien de "mur de la honte" pour désigner le cache-misère en briques dressé à la hâte à Paris pour tenir à distance les consommateurs de crack que de la honte qui frappe le Real Madrid (ou le Standard) suite à une succession inquiétante de contre-performances. Mais au-delà de cet usage idiomatique, c'est surtout la honte sociale qui occupe le terrain médiatique. Ce sentiment de déclassement nauséeux qui s'abat sur les ratés, les losers et les exclus d'une société qui glorifie les winners. L'écrivain Édouard Louis a exploré tous les recoins de ce vaste territoire. Depuis l'explosif En finir avec Eddy Bellegueule, il n'a cessé de lutter livre après livre avec un sentiment cuisant et encombrant de dégoût. La honte chez lui, c'est à la fois une sentence et une libération puisqu'elle l'a poussé à fuir l'ignorance et la misère. Son dernier ouvrage, Changer: méthode (Seuil), dans lequel il raconte le chemin de croix pour s'extirper de son milieu populaire d'origine, poursuit ce travail d'introspection douloureux. Dès les premières pages, elle surgit, tapie dans le souvenir d'une passe: "La honte commençait à monter en moi, dans mon corps depuis l'extrémité de mes doigts jusqu'à la nuque, comme un fluide tiède, paralysant, je reconnaissais sa brûlure." Honte d'avoir à se prostituer pour manger, honte d'être né chez les boloss, honte d'être pédé, honte d'être devenu un privilégié -un transfuge de classe comme on dit en langage néo-bourdieusien-, honte d'avoir trahi les siens. Et même au final honte d'avoir honte. Édouard Louis est la démonstration vivante de la thèse avancée par le philosophe Frédéric Gros: si la honte paralyse, elle peut aussi être un formidable moteur de révolte et de créativité. L'auteur de La honte est un sentiment révolutionnaire (Albin Michel, 2021) rappelle que notre époque est abondamment travaillée par cet affect. Les réseaux sociaux ont démultiplié la capacité de nuisance. D'autant que le système s'auto-alimente: ceux qui humilient gratuitement se vengent souvent d'un sentiment de déclassement, social ou identitaire, réel ou fantasmé. Tout l'enjeu est de dépasser la paralysie pour le pénitent. "Soit la honte se retourne en mépris de soi, soit elle se mue en colère contre ceux qui nous méprisent", explique le philosophe dans Télérama. Et devient alors un levier de changement, en même temps qu'un contraceptif contre la laideur morale. Je voudrais remonter le temps et dire à l'ado que j'étais que la hachma n'est pas une fatalité...