Moins 4,5% pour la VRT, moins 6% pour les coûts de fonctionnement des institutions culturelles -à quelques exceptions près-, et même moins 60% pour les subsides aux projets, ces chèques qui font vivre ou plutôt survivre les jeunes compagnies de théâtre et les petites structures précaires. Tout le monde doit participer à l'effort de guerre, a fait valoir le pilier de la N-VA pour justifier ce tour de vis budgétaire qui vise principalement cette avant-garde remuante, détonante, subversive, exubérante, rugueuse, créative en diable (de Lisbeth Gruwez au collectif Tg STAN) que le monde entier nous jalouse. Des profiteurs qui roulent en SUV, des paresseux qui refusent de travailler les soirs et les week-ends, des oisifs qui gèrent d'un oeil blasé leurs portefeuilles d'actions, c'est bien connu... Et qui feraient mieux sans doute de chercher un vrai boulot et d'arrêter de plomber l'ambiance avec leurs spectacles scabreux, voire pornographiques, sur la catastrophe climatique, les injustices sociales ou le passé colonial. Pas touche en revanche aux fleurons de la Flandre éternelle, comme le parc bruegélien de Bokrijk. Et effort limité (moins 3%) pour une série de lieux de prestige, de l'AB au Concertgebouw à Bruges, portant beau l'identité flamande.

Presque au même moment, dans une galaxie voisine, on apprenait que le CBBD, le Centre belge de la Bande dessinée de Bruxelles, formidable aspirateur à touristes japonais, se choisissait une nouvelle directrice au profil plutôt administratif, au nez et à la barbe de candidats issus du sérail et porteurs de projets ambitieux pour remettre à l'eau ce navire échoué sur la rive de son succès de billetterie. Pour tout projet, l'heureuse élue promet de maintenir le cap, autrement dit de capitaliser sur cette BD franco-belge qui est en passe de rejoindre le chocolat, les gaufres, la bière, l'Atomium et Manneken-Pis sur l'étagère du folklore local. Comme si depuis Franquin et Jijé plus rien de valable n'avait été dessiné. Et comme si le centre de gravité du 9e art n'avait pas déserté depuis belle lurette Bruxelles pour Paris et d'autres capitales. Un embaumement aux arrière-pensées commerciales dénoncé dans une lettre ouverte cosignée par une tripotée d'auteurs bien vivants, de Johan De Moor à Sacha Goerg, inquiets de voir le palace Art Nouveau rater l'occasion de se transformer en incubateur de talents, ceux pourtant nombreux d'une génération en passe d'être sacrifiée.

Faut-il encore rappeler en 2019 que la culture n'est pas une distraction ordinaire, vite consommée, vite oubliée?

Quels fils souterrains relient ces infos peu réjouissantes? Réponse en deux temps: la victoire d'une conception conservatrice de la culture d'abord, portée sur la glorification d'un passé fantasmé et instrumentalisée dans un but politique. La musique étant fédératrice, passe encore. Par contre, dès que ça devient pointu, ça coince. Au fond, cette stratégie d'étouffement trahit une méfiance pour la modernité, et ce qu'elle sécrète comme esprit critique. Faut-il encore rappeler en 2019 que la culture n'est pas une distraction ordinaire, vite consommée, vite oubliée? Mais qu'elle a un rôle fondamental à jouer comme antidote à toutes les errances idéologiques. Elle est la paroi, aussi mince et fragile que du papier à cigarette, qui nous sépare de la barbarie.

Autre résonance troublante: une soumission de part et d'autre aux impératifs de la rentabilité. Les subsides pour la culture, laisse-t-on entendre en filigrane, c'est de l'argent jeté par les fenêtres. Acceptable quand les vaches sont grasses, nettement moins quand le budget fait grise mine. La culture se doit d'être rentable comme n'importe quelle activité. Ou à défaut, elle doit remplir une fonction d'apparat qui colle avec la feuille de route de l'équipe au pouvoir. Plus facile avec des vieilles pierres, muettes et réceptacles de toutes les projections identitaires, qu'avec des comédiens en chair, en os et en colère. Une vision que l'on pourrait qualifier un peu vite de néolibérale. Car même dans une entreprise de pointe responsable, le pôle recherche et développement est choyé. C'est là que se construit la réussite de demain. Si c'est bien en période de récession qu'il faut investir, alors c'est au moment où la démocratie patine, que les fake news prolifèrent et que la cohésion sociale se délite qu'il faut miser sur la culture. Celle d'hier pour savoir d'où l'on vient, mais aussi celle d'aujourd'hui pour savoir où l'on va.