Petit échantillon: l'enfermement, la privation de liberté, l'absence des proches, l'isolement forcé, la confrontation à la maladie et à la mort, la redéfinition du rôle parental, la mise à l'épreuve du couple, etc.

La philosophie, d'ordinaire assez discrète car jugée peu utile dans un monde performatif pressé qui n'a que l'argent en tête, répond au besoin pressant de mettre en forme et en perspective les questions existentielles que l'incertitude a fait germer dans les esprits, même les plus rétifs à une remise en cause de leurs modes de vie: que signifie consommer dans un monde à l'arrêt? Peut-on envisager le bonheur en dehors du capitalisme? Décélérer nous sauvera-t-il? Quelle est la valeur de la vie? Varie-t-elle avec l'âge? Comment penser le monde d'après? Comment renouer avec la nature?

Une aubaine aussi pour les médias qui, en dehors de la litanie du décompte quotidien des morts et des hospitalisations, assorti des commentaires à géométrie très variable des experts, n'avaient subitement plus grand-chose à se mettre sous la dent, le monde s'étant comme rétréci durant la pandémie. Hormis des listes de films, concerts, romans à revoir, à relire, classés par thèmes, par auteurs, par plateformes. Autant de séances de rattrapage toujours instructives mais qui servaient surtout à occuper le terrain en cette période de disette créative. Avec éventuellement quelques leçons à tirer pour le présent -merci Camus- mais pas de quoi non plus prendre pleinement la mesure du séisme en cours.

Que signifie consommer dans un monde à l'arrêt? Peut-on envisager le bonheur en dehors du capitalisme? Comment penser le monde d'après? (...)

Cette crise systémique a en effet tellement secoué le cocotier, avec des effets brutaux à tous les étages de la société (citons simplement les interdictions de circuler ou de manifester, la remise en question du droit à mourir dans la dignité ou l'accroissement plus que probable des inégalités qu'elle laissera derrière elle), qu'il fallait les lunettes à large spectre des philosophes pour interpréter les événements. "Je crois qu'avec ce bouleversement de la vie quotidienne, des déplacements, cela change aussi nos cartes mentales, observait le 30 mars dernier le philosophe, écrivain et journaliste Roger-Pol Droit. Autrement dit, c'est une sorte d'expérience philosophique absolument gigantesque." D'Alain Badiou à André Comte-Sponville en passant par Cynthia Fleury ou notre collaborateur Laurent de Sutter (qui publie d'ailleurs en ligne une brochure, Changer le monde, fruit juteux de sa réflexion et sa méditation sur ce que cette catastrophe nous apprend de notre monde), le ban et l'arrière-ban des libres penseurs ont été invités sur tous les fronts à décrypter ce choc de civilisation.

Au programme: déminer le présent et débroussailler la route pour le futur. Ce qui s'est traduit par de nombreuses tribunes et publications. À l'initiative des journaux mais aussi de certains éditeurs ayant le nez fin, comme Gallimard, qui a distribué gratuitement ses Tracts, petits shoots de philosophie appliquée signés Adèle Van Reeth ou Régis Debray.

Ce ne sera peut-être qu'une parenthèse de sagesse et de débats décloisonnés mais en tout cas la philosophie a fait la démonstration de son rôle social. C'est elle qui nous a ouvert les yeux sur l'obsession contemporaine à combattre la mort de la vie biologique, au détriment d'autres formes de mort, sociale notamment. Elle aussi qui a relevé l'ambiguïté du discours sur la valeur sacrée de la vie alors que la population carcérale ou les migrants étaient livrés à eux-mêmes. Elle encore qui a pointé la responsabilité éthique du politique dans le manque de prévoyance.

Les confinés qui ont vibré au diapason de ces interrogations sortiront-ils de cette épreuve un peu plus philosophes? Comme Alain Badiou, il est illusoire de croire qu'une panique sanitaire renverse l'ordre social. Le retour des jeux politiciens et des "anciens" réflexes consuméristes lui donnent raison et laisse craindre un retour rapide à l'(a)normal. Pendant deux mois, on aura cependant flirté avec la République des idées. Ça vaut bien quelques applaudissements sur le coup de 20 heures...

Petit échantillon: l'enfermement, la privation de liberté, l'absence des proches, l'isolement forcé, la confrontation à la maladie et à la mort, la redéfinition du rôle parental, la mise à l'épreuve du couple, etc. La philosophie, d'ordinaire assez discrète car jugée peu utile dans un monde performatif pressé qui n'a que l'argent en tête, répond au besoin pressant de mettre en forme et en perspective les questions existentielles que l'incertitude a fait germer dans les esprits, même les plus rétifs à une remise en cause de leurs modes de vie: que signifie consommer dans un monde à l'arrêt? Peut-on envisager le bonheur en dehors du capitalisme? Décélérer nous sauvera-t-il? Quelle est la valeur de la vie? Varie-t-elle avec l'âge? Comment penser le monde d'après? Comment renouer avec la nature? Une aubaine aussi pour les médias qui, en dehors de la litanie du décompte quotidien des morts et des hospitalisations, assorti des commentaires à géométrie très variable des experts, n'avaient subitement plus grand-chose à se mettre sous la dent, le monde s'étant comme rétréci durant la pandémie. Hormis des listes de films, concerts, romans à revoir, à relire, classés par thèmes, par auteurs, par plateformes. Autant de séances de rattrapage toujours instructives mais qui servaient surtout à occuper le terrain en cette période de disette créative. Avec éventuellement quelques leçons à tirer pour le présent -merci Camus- mais pas de quoi non plus prendre pleinement la mesure du séisme en cours. Cette crise systémique a en effet tellement secoué le cocotier, avec des effets brutaux à tous les étages de la société (citons simplement les interdictions de circuler ou de manifester, la remise en question du droit à mourir dans la dignité ou l'accroissement plus que probable des inégalités qu'elle laissera derrière elle), qu'il fallait les lunettes à large spectre des philosophes pour interpréter les événements. "Je crois qu'avec ce bouleversement de la vie quotidienne, des déplacements, cela change aussi nos cartes mentales, observait le 30 mars dernier le philosophe, écrivain et journaliste Roger-Pol Droit. Autrement dit, c'est une sorte d'expérience philosophique absolument gigantesque." D'Alain Badiou à André Comte-Sponville en passant par Cynthia Fleury ou notre collaborateur Laurent de Sutter (qui publie d'ailleurs en ligne une brochure, Changer le monde, fruit juteux de sa réflexion et sa méditation sur ce que cette catastrophe nous apprend de notre monde), le ban et l'arrière-ban des libres penseurs ont été invités sur tous les fronts à décrypter ce choc de civilisation. Au programme: déminer le présent et débroussailler la route pour le futur. Ce qui s'est traduit par de nombreuses tribunes et publications. À l'initiative des journaux mais aussi de certains éditeurs ayant le nez fin, comme Gallimard, qui a distribué gratuitement ses Tracts, petits shoots de philosophie appliquée signés Adèle Van Reeth ou Régis Debray. Ce ne sera peut-être qu'une parenthèse de sagesse et de débats décloisonnés mais en tout cas la philosophie a fait la démonstration de son rôle social. C'est elle qui nous a ouvert les yeux sur l'obsession contemporaine à combattre la mort de la vie biologique, au détriment d'autres formes de mort, sociale notamment. Elle aussi qui a relevé l'ambiguïté du discours sur la valeur sacrée de la vie alors que la population carcérale ou les migrants étaient livrés à eux-mêmes. Elle encore qui a pointé la responsabilité éthique du politique dans le manque de prévoyance. Les confinés qui ont vibré au diapason de ces interrogations sortiront-ils de cette épreuve un peu plus philosophes? Comme Alain Badiou, il est illusoire de croire qu'une panique sanitaire renverse l'ordre social. Le retour des jeux politiciens et des "anciens" réflexes consuméristes lui donnent raison et laisse craindre un retour rapide à l'(a)normal. Pendant deux mois, on aura cependant flirté avec la République des idées. Ça vaut bien quelques applaudissements sur le coup de 20 heures...