Je cligne une fois des yeux. Défilent à présent les dernières actus de la nuit. Le niveau de la mer a encore monté. La Flandre, ou ce qu'il en reste, a désormais les pieds dans l'eau jusqu'à Merelbeke. Le taux de particules polluantes dans l'air est stable. Ce sera donc encore une journée avec masque à oxygène. Et déplacements limités à son district. Nouveau bref mouvement des paupières et mon agenda s'ouvre sur une page blanche. J'avais presque oublié que j'avais pris congé et envoyé mon androïde à ma place au bureau. Il faudra que je pense à louer un robot chez Interim Mechanical pour préparer mes repas de la journée et régler la paperasserie. Quelle galère. Le seul jour off du semestre et je vais le passer à chercher des cadeaux pour des quasi-inconnus.

Quelle galère. Le seul jour off du semestre et je vais le passer à chercher des cadeaux pour des quasi-inconnus.

Depuis que l'état d'urgence climatique a été décrété, tout le monde est confiné dans son quartier. Des mois que ça dure. Les autorisés de l'hémisphère nord comptent beaucoup sur un projet ultra secret de ventilateurs atomiques pour réactiver les flux d'air dans l'atmosphère mais personne ne sait quand il sera opérationnel. En attendant, soi-disant pour ne "pas perdre les traditions qui renforcent le lien social" (Code de la Fédération, article 7, alinéa 25), chacun est obligé de fêter le réveillon de Noël avec ses voisins directs. Une mesure pilotée par Jeff Bezos III, puissant ministre du Commerce de l'Union américaine (le Nord a fait sécession après la grande invasion de migrants sud-américains de 2024). Logique quand on sait que les drones livreurs d'Amazon Inc. ne craignent pas le brouillard toxique.

Je me replonge un instant dans le noir. Une respiration profonde et je desserre mes volets. La liste des suggestions de cadeaux que l'algorithme central a établie en fouillant dans les derniers achats de mes voisins surgit aussitôt. Bon dieu, quel mauvais goût! Brrrr. L'image tressaute, ma vue se brouille et tout devient noir. Mon corps semble basculer dans le vide. Au prix d'un effort monstrueux, je finis par retrouver le chemin de la lumière. Je me redresse d'un bond, à bout de souffle. Je tourne directement la tête vers le radio-réveil, étrangement silencieux. Les caractères fluorescents indiquent 9h du matin. Et juste en dessous: 6 décembre 2018. Dehors, le ciel est dégagé. Noël approche. Tout va bien.