Fausse route. Le spécialiste de la Renaissance s'est penché sur "cet étrange "entre-deux"" comme il l'appelle bien avant que le monde ne tombe malade. Pas de trace du Covid-19 dans ces pages d'une érudition étourdissante mais jamais assommante. En fin limier des écrits du passé, il traque la convalescence sous toutes ses formes dans les textes sacrés ou païens sur une période de 3000 ans. De quoi relativiser quelque peu l'ampleur du désastre actuel... Cela dit, il est quand même tentant d'éclairer la situation actuelle à la lueur de ses passionnantes découvertes.

Mais ne brûlons pas les étapes. Commençons par le commencement. Et ce constat étonnant que pose d'emblée l'intellectuel français: la médecine s'est très peu intéressée au sort des convalescents, comme si une fois le patient sorti des Bermudes de la maladie, il ne l'intéressait plus. Pour trouver une description des sensations qui traversent celui qui devine au loin la guérison, il faut s'en remettre à la littérature. Et encore, après un long silence. Les philosophes grecs et romains, pourtant prompts à explorer tous les mouvements de l'âme, l'ont ignoré. Le mot ne fait d'ailleurs son apparition dans le français qu'au XVIe siècle. Et ce n'est qu'au début du siècle suivant, dans L'Astrée, roman pastoral fleuve, que l'on peut lire le premier véritable récit d'une convalescence. Il faudra encore attendre Montaigne et Rousseau pour voir des philosophes s'interroger sur le sens de ces états à la vitalité chancelante.

Daniel Ménager avance une explication séduisante à ce mutisme des premiers siècles chrétiens: la Bible, dans un souci d'éloquence et d'infaillibilité, ne tolère pas les états intermédiaires et transitoires, synonymes de faiblesse. Ses personnages sont soit bien portants, soit malades, mais jamais entre les deux. Les guérisons miraculeuses sont instantanées. Dieu ressuscite Lazare en un claquement de doigts. Cette polarisation aurait marqué les esprits par la suite. Jusqu'à jeter un voile de pudeur sur le sujet dans la littérature médiévale, pourtant riche en combats sanglants. Le chevalier blessé disparaît sous une tente. Il n'en ressort que guéri, prêt à renfiler son armure et sa noble quête.

La pandémie et ses conséquences nous ont éprouvés. Depuis, le fossé se creuse entre ceux qui veulent reprendre une vie "normale" et ceux qui en appellent à la prudence.

L'acmé de la convalescence se déploie au XIXe siècle. Le roman d'apprentissage lui sert de tremplin. La maladie est l'épreuve physique mais aussi psychologique que le héros, chez Balzac notamment, devra surmonter pour accomplir son destin. Parallèlement, l'intime et le corps souffrant atterrissent sur la table des écrivains portés sur l'introspection, comme Virginia Woolf ou Goethe. Les décadents vont jusqu'à vanter les mérites spirituels d'un organisme souffreteux. Ce qui fera bien ricaner les romanciers qui combattront quelques décennies plus tard dans les tranchées. Pour ces derniers, la convalescence n'est plus juste affaire de spleen ou de langueurs, mais de membres arrachés, de gueules cassées et de traumas insurmontables. Alfred Döblin ou Céline transforment la convalescence en annexe de l'enfer. Loin de toute vision romantique, l'après devient le siège d'une lutte acharnée entre la fatigue d'exister et l'envie de (re)vivre. Avec cette idée neuve, qui déroule le tapis rouge à la notion future de résilience, que rien ne sera de toute façon plus comme avant. Même guéri, "je" est un autre. Et c'est en cela que la convalescence se révèle un prisme précieux pour ausculter notre époque. La pandémie et ses conséquences nous ont éprouvés. Depuis, le fossé se creuse entre ceux qui regardent déjà de l'autre côté du versant, et veulent reprendre une vie "normale", et ceux qui voient dans la fragile rémission le prolongement de la maladie, et en appellent à la prudence. Un tâtonnement qui renvoie à la difficulté chronique de l'Occident, très bien décrite par Daniel Ménager, à envisager sereinement les états transitoires, instables, flottants. "Nous sommes entrés dans l'ère de la fragilité. "

Fausse route. Le spécialiste de la Renaissance s'est penché sur "cet étrange "entre-deux"" comme il l'appelle bien avant que le monde ne tombe malade. Pas de trace du Covid-19 dans ces pages d'une érudition étourdissante mais jamais assommante. En fin limier des écrits du passé, il traque la convalescence sous toutes ses formes dans les textes sacrés ou païens sur une période de 3000 ans. De quoi relativiser quelque peu l'ampleur du désastre actuel... Cela dit, il est quand même tentant d'éclairer la situation actuelle à la lueur de ses passionnantes découvertes. Mais ne brûlons pas les étapes. Commençons par le commencement. Et ce constat étonnant que pose d'emblée l'intellectuel français: la médecine s'est très peu intéressée au sort des convalescents, comme si une fois le patient sorti des Bermudes de la maladie, il ne l'intéressait plus. Pour trouver une description des sensations qui traversent celui qui devine au loin la guérison, il faut s'en remettre à la littérature. Et encore, après un long silence. Les philosophes grecs et romains, pourtant prompts à explorer tous les mouvements de l'âme, l'ont ignoré. Le mot ne fait d'ailleurs son apparition dans le français qu'au XVIe siècle. Et ce n'est qu'au début du siècle suivant, dans L'Astrée, roman pastoral fleuve, que l'on peut lire le premier véritable récit d'une convalescence. Il faudra encore attendre Montaigne et Rousseau pour voir des philosophes s'interroger sur le sens de ces états à la vitalité chancelante. Daniel Ménager avance une explication séduisante à ce mutisme des premiers siècles chrétiens: la Bible, dans un souci d'éloquence et d'infaillibilité, ne tolère pas les états intermédiaires et transitoires, synonymes de faiblesse. Ses personnages sont soit bien portants, soit malades, mais jamais entre les deux. Les guérisons miraculeuses sont instantanées. Dieu ressuscite Lazare en un claquement de doigts. Cette polarisation aurait marqué les esprits par la suite. Jusqu'à jeter un voile de pudeur sur le sujet dans la littérature médiévale, pourtant riche en combats sanglants. Le chevalier blessé disparaît sous une tente. Il n'en ressort que guéri, prêt à renfiler son armure et sa noble quête. L'acmé de la convalescence se déploie au XIXe siècle. Le roman d'apprentissage lui sert de tremplin. La maladie est l'épreuve physique mais aussi psychologique que le héros, chez Balzac notamment, devra surmonter pour accomplir son destin. Parallèlement, l'intime et le corps souffrant atterrissent sur la table des écrivains portés sur l'introspection, comme Virginia Woolf ou Goethe. Les décadents vont jusqu'à vanter les mérites spirituels d'un organisme souffreteux. Ce qui fera bien ricaner les romanciers qui combattront quelques décennies plus tard dans les tranchées. Pour ces derniers, la convalescence n'est plus juste affaire de spleen ou de langueurs, mais de membres arrachés, de gueules cassées et de traumas insurmontables. Alfred Döblin ou Céline transforment la convalescence en annexe de l'enfer. Loin de toute vision romantique, l'après devient le siège d'une lutte acharnée entre la fatigue d'exister et l'envie de (re)vivre. Avec cette idée neuve, qui déroule le tapis rouge à la notion future de résilience, que rien ne sera de toute façon plus comme avant. Même guéri, "je" est un autre. Et c'est en cela que la convalescence se révèle un prisme précieux pour ausculter notre époque. La pandémie et ses conséquences nous ont éprouvés. Depuis, le fossé se creuse entre ceux qui regardent déjà de l'autre côté du versant, et veulent reprendre une vie "normale", et ceux qui voient dans la fragile rémission le prolongement de la maladie, et en appellent à la prudence. Un tâtonnement qui renvoie à la difficulté chronique de l'Occident, très bien décrite par Daniel Ménager, à envisager sereinement les états transitoires, instables, flottants. "Nous sommes entrés dans l'ère de la fragilité. "