On sonne. Sans doute un colis. Je dévale l'escalier pour ne pas laisser au livreur l'occasion de filer avec ma marchandise. T-shirt et casquette rouges, ce n'est pas un livreur mais le facteur. Avec le confinement, j'ai appris à reconnaître au premier coup d'oeil les uniformes de mes seuls visiteurs. Rouge également pour DPD, jaune pour DHL -assorti à leurs avions-, brun pour UPS -assorti à leurs camionnettes américaines. L'homme me tend quelques enveloppes et un petit paquet qui n'entrait pas dans la fente de la boîte aux lettres. À peine le temps de le remercier qu'il a déjà saisi son caddie et continue sa tournée.

Je referme la porte et je dépose le courrier par terre pour une "décontamination" improvisée avant de filer me laver les mains. Pendant les 30 secondes réglementaires passées à frotter chaque centimètre carré de peau, je repense à ce bref échange et je me dis qu'il y avait quelque chose de bizarre, d'un peu flippant même dans cette scène pourtant banale. Et c'est là que je me rends compte que je n'ai pas aperçu le visage du postier, caché derrière d'imposantes lunettes aux verres fumés et un masque en tissu. Souriait-il? Tirait-il la tête? Était-il soucieux? Me regardait-il avec bienveillance ou avec mépris? Impossible à dire. Il aurait porté le casque des Daft Punk, cela aurait été pareil.

Techniquement, l'interaction était bien humaine -à moins que bpost ait profité de la situation pour "engager" des androïdes-, mais il manquait un élément essentiel de la communication interpersonnelle: le non-verbal, dont on sait l'importance pour décoder les émotions d'autrui. Ce n'est donc pas vraiment une personne que j'avais devant moi mais une version générique, appauvrie, déshumanisée. Sans identité. Sans expressions. Sans personnalité. Presque un spectre.

Même si c'est pour la bonne cause, croiser un visage masqué reste une expérience perturbante. Instinctivement, le cerveau se fige une fraction de seconde, avant que la raison ne reprenne le dessus en se rappelant que, vu le contexte du moment, c'est normal. Pourquoi ce malaise? Parce que notre radar émotionnel est pris de court face à cet anonymat imposé. Le visage est notre passeport. Sa dissimulation déclenche un réflexe défensif, comme si le cerveau anticipait par défaut une menace. Tout le monde n'a pas le talent de Vivès, Ruppert et Mulot (La Grande Odalisque) ou de Pedro Almodóvar (La Piel que habito) pour donner de la vie à des personnages dépourvus de traits.

Même si c'est pour la bonne cause, croiser un visage masqué reste une expérience perturbante.

À ce trouble biologique s'ajoute la conscience de brouiller les pistes si on porte soi-même une protection faciale. Pour éviter d'ajouter de la confusion à la confusion, la sagesse nous dicte de réduire la discussion au minimum vital. Ce qui explique la brièveté et le caractère impersonnel, quasi mécanique, des rapports humains dans l'espace public actuellement. Une sorte de degré zéro de la communication pour paraphraser l'insubmersible Roland Barthes.

Le malaise est d'autant plus palpable qu'au brouillard sensoriel s'ajoute la connotation souvent effrayante véhiculée par le masque dans l'art depuis la nuit des temps. Qu'ils soient folkloriques, funéraires, religieux ou artistiques (comme chez Ensor), les parures sont rarement avenantes. Même quand elles sont censées représenter des valeurs positives. Une cagoule dissimule l'identité autant que les intentions de celui qui la porte. La pop culture a joué abondamment sur ce registre, multipliant les personnages travestis. Que ce soit pour camper des filous plus ou moins bien intentionnés (Fantômas, Zorro...), que ce soit pour dissimuler des traumas (Batman, le Joker...), que ce soit pour terroriser (la muselière de Hannibal Lecter, le masque de gardien de hockey dans Vendredi 13), que ce soit pour fomenter des révolutions (V pour Vendetta), en refusant les règles de la transparence, le masque maintient celui qui le regarde dans une zone d'inconfort. La prochaine fois que le facteur sonne, j'enfile ma tenue intégrale en latex de Diabolik...

On sonne. Sans doute un colis. Je dévale l'escalier pour ne pas laisser au livreur l'occasion de filer avec ma marchandise. T-shirt et casquette rouges, ce n'est pas un livreur mais le facteur. Avec le confinement, j'ai appris à reconnaître au premier coup d'oeil les uniformes de mes seuls visiteurs. Rouge également pour DPD, jaune pour DHL -assorti à leurs avions-, brun pour UPS -assorti à leurs camionnettes américaines. L'homme me tend quelques enveloppes et un petit paquet qui n'entrait pas dans la fente de la boîte aux lettres. À peine le temps de le remercier qu'il a déjà saisi son caddie et continue sa tournée. Je referme la porte et je dépose le courrier par terre pour une "décontamination" improvisée avant de filer me laver les mains. Pendant les 30 secondes réglementaires passées à frotter chaque centimètre carré de peau, je repense à ce bref échange et je me dis qu'il y avait quelque chose de bizarre, d'un peu flippant même dans cette scène pourtant banale. Et c'est là que je me rends compte que je n'ai pas aperçu le visage du postier, caché derrière d'imposantes lunettes aux verres fumés et un masque en tissu. Souriait-il? Tirait-il la tête? Était-il soucieux? Me regardait-il avec bienveillance ou avec mépris? Impossible à dire. Il aurait porté le casque des Daft Punk, cela aurait été pareil. Techniquement, l'interaction était bien humaine -à moins que bpost ait profité de la situation pour "engager" des androïdes-, mais il manquait un élément essentiel de la communication interpersonnelle: le non-verbal, dont on sait l'importance pour décoder les émotions d'autrui. Ce n'est donc pas vraiment une personne que j'avais devant moi mais une version générique, appauvrie, déshumanisée. Sans identité. Sans expressions. Sans personnalité. Presque un spectre. Même si c'est pour la bonne cause, croiser un visage masqué reste une expérience perturbante. Instinctivement, le cerveau se fige une fraction de seconde, avant que la raison ne reprenne le dessus en se rappelant que, vu le contexte du moment, c'est normal. Pourquoi ce malaise? Parce que notre radar émotionnel est pris de court face à cet anonymat imposé. Le visage est notre passeport. Sa dissimulation déclenche un réflexe défensif, comme si le cerveau anticipait par défaut une menace. Tout le monde n'a pas le talent de Vivès, Ruppert et Mulot (La Grande Odalisque) ou de Pedro Almodóvar (La Piel que habito) pour donner de la vie à des personnages dépourvus de traits. À ce trouble biologique s'ajoute la conscience de brouiller les pistes si on porte soi-même une protection faciale. Pour éviter d'ajouter de la confusion à la confusion, la sagesse nous dicte de réduire la discussion au minimum vital. Ce qui explique la brièveté et le caractère impersonnel, quasi mécanique, des rapports humains dans l'espace public actuellement. Une sorte de degré zéro de la communication pour paraphraser l'insubmersible Roland Barthes. Le malaise est d'autant plus palpable qu'au brouillard sensoriel s'ajoute la connotation souvent effrayante véhiculée par le masque dans l'art depuis la nuit des temps. Qu'ils soient folkloriques, funéraires, religieux ou artistiques (comme chez Ensor), les parures sont rarement avenantes. Même quand elles sont censées représenter des valeurs positives. Une cagoule dissimule l'identité autant que les intentions de celui qui la porte. La pop culture a joué abondamment sur ce registre, multipliant les personnages travestis. Que ce soit pour camper des filous plus ou moins bien intentionnés (Fantômas, Zorro...), que ce soit pour dissimuler des traumas (Batman, le Joker...), que ce soit pour terroriser (la muselière de Hannibal Lecter, le masque de gardien de hockey dans Vendredi 13), que ce soit pour fomenter des révolutions (V pour Vendetta), en refusant les règles de la transparence, le masque maintient celui qui le regarde dans une zone d'inconfort. La prochaine fois que le facteur sonne, j'enfile ma tenue intégrale en latex de Diabolik...