Quand la France éternue, la Belgique -en tout cas sa partie francophone- s'enrhume. Et on ne parle pas ici du Covid-19 mais de l'ambiance tendue qui domine les débats sur des enjeux culturels et identitaires essentiels comme la place des femmes, le sort des minorités ou l'emprise toxique du patriarcat. Venant des États-Unis, un courant de pensée radical a déferlé ces dernières années dans l'Hexagone et, par capillarité linguistique et intellectuelle, également de ce côté-ci de Quiévrain.

D'ailleurs, peut-on encore parler de débat? On assiste plutôt à un déluge d'invectives, de reproches, de punchlines, chacun campant sur des positions idéologiques extrêmes. Un véritable dialogue de sourds. Avec au milieu du ring, déjà une victime identifiée: la nuance. Trop tiède, trop complexe, trop bavarde, trop timorée, elle ne fait plus le poids face aux ukases, aux anathèmes, aux discours haineux qui sont devenus la norme de communication -merci les réseaux sociaux, ce Far West de la conversation- et qui agissent comme un puissant défoliant sur la pensée.

Pas épargné par la critique quand il a publié ses premiers romans chocs (Moins que zéro et surtout American Psycho), jugés immoraux et dépravés par les uns, conservateurs et ultralibéraux par les autres, Bret Easton Ellis évoque ce changement délétère d'attitude dans son récent essai White (Robert Laffont): "La différence entre alors (1990) et maintenant étant qu'il y avait eu des discussions et des protestations à ce sujet de chaque côté de la fracture: des gens avaient des opinions qui divergeaient, mais ils en débattaient de manière rationnelle, poussés par la passion et la logique (...). Il n'y avait pas encore une chose comme le crime de pensée -qui est aujourd'hui une accusation quotidienne."

Il faut être pour ou contre. Et le faire savoir en criant plus fort que l'autre. Pas de place pour un léger haussement de sourcils, pour une légère dissonance, la modération étant assimilée à de la complicité par les dominés, à du politiquement correct par les dominants. Face à cette polarisation, il y a ceux, les plus téméraires, qui continuent à pointer les dérives identitaires, à alerter sur les dangers pour la liberté de ces postures communautaristes qui tombent dans le travers qu'elles dénoncent, notamment en "essentialisant" l'ennemi désigné, et s'exposent du coup aux représailles. Et la grande majorité des autres qui, cédant aux campagnes d'intimidation, choisissent d'éviter les sujets qui fâchent. L'autocensure a remplacé la censure d'État. Ce sont désormais des fractions de la société civile qui dictent ce qui est moralement acceptable. Illustration concrète: en promo pour son nouvel album 14 juillet (Casterman), Bastien Vivès admettait qu'il hésiterait à représenter un personnage noir dans ses BD. Trop délicat à l'heure des procès en réappropriation culturelle.

Y en a marre de ce climat pourri, de cette obligation à blâmer, à dénoncer, à écraser, à humilier. Ce n'est pas parce qu'on pratique la nuance (...) qu'on est pour autant un lâche.

Est-ce inconcevable, comme le suggère l'historien de l'art Thomas Schlesser dans la revue Le 1, de "partager les indignations émises depuis les milieux décoloniaux, féministes" et de regretter dans le même temps "les modes d'action (qui) visent d'abord à disqualifier moralement des auteurs ou leurs publics avec des procès expéditifs en fascisme, en sexisme et en racisme"? Une chose est de multiplier les points de vue, d'ouvrir le jeu, de sensibiliser les consciences et de rajouter les pages manquantes de l'histoire -en publiant par exemple l'excellent 400 femmes artistes (Phaidon) -, une autre est de purifier l'art au prétexte de punir les salauds, oubliant comme l'écrivait Italo Calvino qu'un "classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire". Le prétexte qu'il faut gueuler pour se faire entendre ne tient pas la route. Les modérés n'ont pas besoin de se faire insulter pour se remettre en question. Quant à ceux qui refusent catégoriquement le dialogue, ils resteront de marbre. Ou se radicaliseront encore un peu plus, sentant leurs privilèges menacés.

Bref, pour parler en des termes d'aujourd'hui: y en a marre de ce climat pourri, de cette obligation à blâmer, à dénoncer, à écraser, à humilier. Ce n'est pas parce qu'on pratique la nuance, qu'on relève les contradictions, qu'on préfère le gris au noir et blanc, ou qu'on s'en remet à la justice -la seule qui écoute les deux paroles- qu'on est pour autant un lâche, un apostolat, un cynique, un traître, un privilégié. "Plus il y a de débats plus on s'approche de la vérité", disait Chabrol. Ah zut, encore un homme blanc de plus de 40 ans...

Quand la France éternue, la Belgique -en tout cas sa partie francophone- s'enrhume. Et on ne parle pas ici du Covid-19 mais de l'ambiance tendue qui domine les débats sur des enjeux culturels et identitaires essentiels comme la place des femmes, le sort des minorités ou l'emprise toxique du patriarcat. Venant des États-Unis, un courant de pensée radical a déferlé ces dernières années dans l'Hexagone et, par capillarité linguistique et intellectuelle, également de ce côté-ci de Quiévrain. D'ailleurs, peut-on encore parler de débat? On assiste plutôt à un déluge d'invectives, de reproches, de punchlines, chacun campant sur des positions idéologiques extrêmes. Un véritable dialogue de sourds. Avec au milieu du ring, déjà une victime identifiée: la nuance. Trop tiède, trop complexe, trop bavarde, trop timorée, elle ne fait plus le poids face aux ukases, aux anathèmes, aux discours haineux qui sont devenus la norme de communication -merci les réseaux sociaux, ce Far West de la conversation- et qui agissent comme un puissant défoliant sur la pensée. Pas épargné par la critique quand il a publié ses premiers romans chocs (Moins que zéro et surtout American Psycho), jugés immoraux et dépravés par les uns, conservateurs et ultralibéraux par les autres, Bret Easton Ellis évoque ce changement délétère d'attitude dans son récent essai White (Robert Laffont): "La différence entre alors (1990) et maintenant étant qu'il y avait eu des discussions et des protestations à ce sujet de chaque côté de la fracture: des gens avaient des opinions qui divergeaient, mais ils en débattaient de manière rationnelle, poussés par la passion et la logique (...). Il n'y avait pas encore une chose comme le crime de pensée -qui est aujourd'hui une accusation quotidienne." Il faut être pour ou contre. Et le faire savoir en criant plus fort que l'autre. Pas de place pour un léger haussement de sourcils, pour une légère dissonance, la modération étant assimilée à de la complicité par les dominés, à du politiquement correct par les dominants. Face à cette polarisation, il y a ceux, les plus téméraires, qui continuent à pointer les dérives identitaires, à alerter sur les dangers pour la liberté de ces postures communautaristes qui tombent dans le travers qu'elles dénoncent, notamment en "essentialisant" l'ennemi désigné, et s'exposent du coup aux représailles. Et la grande majorité des autres qui, cédant aux campagnes d'intimidation, choisissent d'éviter les sujets qui fâchent. L'autocensure a remplacé la censure d'État. Ce sont désormais des fractions de la société civile qui dictent ce qui est moralement acceptable. Illustration concrète: en promo pour son nouvel album 14 juillet (Casterman), Bastien Vivès admettait qu'il hésiterait à représenter un personnage noir dans ses BD. Trop délicat à l'heure des procès en réappropriation culturelle. Est-ce inconcevable, comme le suggère l'historien de l'art Thomas Schlesser dans la revue Le 1, de "partager les indignations émises depuis les milieux décoloniaux, féministes" et de regretter dans le même temps "les modes d'action (qui) visent d'abord à disqualifier moralement des auteurs ou leurs publics avec des procès expéditifs en fascisme, en sexisme et en racisme"? Une chose est de multiplier les points de vue, d'ouvrir le jeu, de sensibiliser les consciences et de rajouter les pages manquantes de l'histoire -en publiant par exemple l'excellent 400 femmes artistes (Phaidon) -, une autre est de purifier l'art au prétexte de punir les salauds, oubliant comme l'écrivait Italo Calvino qu'un "classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire". Le prétexte qu'il faut gueuler pour se faire entendre ne tient pas la route. Les modérés n'ont pas besoin de se faire insulter pour se remettre en question. Quant à ceux qui refusent catégoriquement le dialogue, ils resteront de marbre. Ou se radicaliseront encore un peu plus, sentant leurs privilèges menacés. Bref, pour parler en des termes d'aujourd'hui: y en a marre de ce climat pourri, de cette obligation à blâmer, à dénoncer, à écraser, à humilier. Ce n'est pas parce qu'on pratique la nuance, qu'on relève les contradictions, qu'on préfère le gris au noir et blanc, ou qu'on s'en remet à la justice -la seule qui écoute les deux paroles- qu'on est pour autant un lâche, un apostolat, un cynique, un traître, un privilégié. "Plus il y a de débats plus on s'approche de la vérité", disait Chabrol. Ah zut, encore un homme blanc de plus de 40 ans...