On le surveille depuis Tokyo Alien Bros, qui l'a révélé en francophonie il y a quatre ans. Keigo Shinzô, né en 1987, appartient à ceux qu'on a envie de nommer "les héritiers de Taiyô Matsumoto", ces critics' darlings âgés de 30 à 40 ans comme Inio Asano (Errance) ou Tsuchika Nishimura (Eisbahn), admirateurs et/ou amis du soleil Matsumoto (Amer béton). Comme lui avant eux, ils incarnent la jeune garde d'une veine arty, nourrie d'influences occidentales, en équilibre entre radicalité auctoriale et proposition accessible, chacun dans leur style. Shinzô, lui, s'est copieusement illustré dans les comédies à teinte hipster (un effet de son goût pour le vintage et le Tokyo bohème), avant de descendre du second au premier degré avec Mauvaise herbe. Il s'y intéresse aux marges de la vie urbaine et en particulier au phénomène nippon -mais somme toute sans frontières- des jeunes fugueuses entretenant des relations affectives ou sexuelles avec les inconnus qui les hébergent. Décryptage et confidences en ligne directe avec le Japon, en compagnie d'un Shinzô qui paraît en pleine forme, remis d'une lourde hospitalisation.
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On le surveille depuis Tokyo Alien Bros, qui l'a révélé en francophonie il y a quatre ans. Keigo Shinzô, né en 1987, appartient à ceux qu'on a envie de nommer "les héritiers de Taiyô Matsumoto", ces critics' darlings âgés de 30 à 40 ans comme Inio Asano (Errance) ou Tsuchika Nishimura (Eisbahn), admirateurs et/ou amis du soleil Matsumoto (Amer béton). Comme lui avant eux, ils incarnent la jeune garde d'une veine arty, nourrie d'influences occidentales, en équilibre entre radicalité auctoriale et proposition accessible, chacun dans leur style. Shinzô, lui, s'est copieusement illustré dans les comédies à teinte hipster (un effet de son goût pour le vintage et le Tokyo bohème), avant de descendre du second au premier degré avec Mauvaise herbe. Il s'y intéresse aux marges de la vie urbaine et en particulier au phénomène nippon -mais somme toute sans frontières- des jeunes fugueuses entretenant des relations affectives ou sexuelles avec les inconnus qui les hébergent. Décryptage et confidences en ligne directe avec le Japon, en compagnie d'un Shinzô qui paraît en pleine forme, remis d'une lourde hospitalisation. En 2018, à Angoulême, vous disiez "avoir envie de dessiner des jolies filles" et sembliez préparer une oeuvre légère. Pourtant, vous avez lancé Mauvaise herbe, aux sujets durs. Pourquoi? C'est vrai qu'à la base, je voulais dessiner une rom-com. Mais après plusieurs ébauches insatisfaisantes, je me suis aperçu que raconter une histoire d'amour et ses figures imposées, je n'en avais pas trop envie et puis je ne savais pas le faire. J'étais donc un peu perdu! Puis, en discutant avec le rédacteur en chef du magazine où j'allais être publié, le thème des fugueuses est arrivé dans la discussion. Et j'ai décidé de m'y attaquer. J'ai commencé à me documenter et ça m'a fasciné, j'essayais de comprendre ce qui poussait ces filles à faire ça. Parce que face à des problèmes similaires, tout le monde n'ira pas frapper à la porte d'inconnus et entretenir ce genre de relation... En postface du manga, vous dites qu'il "a parfois été éprouvant à dessiner en raison de son sujet". Qu'est-ce qui a été particulièrement pénible? Les scènes de violence domestique. Et la mort de la fille de Yamada. Ça m'a beaucoup affecté et déprimé... Mais je ne pouvais pas y couper, il fallait que je raconte ce qui avait poussé Shiori à partir de chez elle et ce qu'avait vécu Yamada. Comment vous êtes-vous documenté? Avez-vous rencontré des personnes concernées? J'ai lu beaucoup de récits documentaires sur le sujet et j'ai notamment rencontré deux reporters qui ont écrit ce type d'ouvrage. Quelque chose m'a beaucoup marqué, dans ce qu'elles m'ont dit: les violences domestiques, ça ne se limite pas à la violence physique, la définition s'étend à toutes sortes de comportements ressentis comme une agression. Elles m'ont alors demandé si j'avais moi aussi vécu des choses de ce genre et en effet, quand j'étais plus jeune, mon grand frère me maltraitait. Il lui arrivait notamment de déchirer mes dessins. Je l'ai extrêmement mal vécu... Et en faisant remonter ce souvenir j'ai pris conscience que mon frère, qui s'en prenait à des choses auxquelles je tenais vraiment, n'était pas juste en train de m'embêter. C'était une vraie violence. Voilà pourquoi Shiori est quelqu'un qui dessine (dans une scène du manga, sa mère déchire un de ses dessins, NDLR). Cet entretien m'a permis de donner corps au personnage. Et... votre frère sait que vous vous êtes inspiré de ça dans Mauvaise herbe? En fait, mon frère lit mes mangas et on s'entend très bien aujourd'hui. Mais il n'a pas fait de commentaire sur Mauvaise herbe et d'une manière générale, il ne dit pas ce qu'il pense de mes mangas. Son silence n'est pas spécialement éloquent ou révélateur de quoi que ce soit. En tout cas, c'est vrai qu'en y réfléchissant, ce qu'il m'a fait subir était un vrai traumatisme. C'était à l'époque du lycée et de l'université et ça m'a tellement marqué qu'il m'arrive encore d'en rêver, de me sentir comme en danger de mort... À l'époque, j'ai vraiment envisagé de fuguer. Je ne suis pas passé à l'acte, je me suis contenté d'errer un peu tard le soir. Mais j'avais clairement envie de m'enfuir de cette maison. Je ne sais pas dans quelle mesure ce traumatisme a pu motiver mon envie d'aborder le sujet des fugueuses et je ne suis pas convaincu qu'il faille tout essayer d'interpréter et relier, mais ce que j'ai vécu m'a marqué, ça c'est clair. Cela m'évoque le fait que Taiyô Matsumoto, dans Sunny, a représenté un traumatisme d'enfance lié à sa mère -elle refusait qu'il l'appelle "maman"- tout en sachant qu'elle lirait le manga... Ah... Dans mon cas, l'idée de raconter ce traumatisme est plutôt partie de ces journalistes, donc, qui m'ont conseillé de le raconter pour m'en soulager. Je ne pense pas avoir eu l'intention de le faire lire à mon frère, ça ne va pas jusque-là. Après... je dois vous dire quelque chose d'important: mon envie de dessiner des mangas provient de ma relation avec mon frère. Quand j'ai commencé à en dessiner à l'école primaire, lui qui était assez avare en compliments à mon égard s'est mis à beaucoup me complimenter. Et en fait, si j'ai continué à dessiner, c'est parce que je cherchais son assentiment. C'était quelqu'un d'assez doué en dessin, à l'origine, donc peut-être que le fait de me voir progresser l'a rendu jaloux, je ne sais pas trop... Il doit y avoir quelque chose de complexe là-dessous. Mais en tout cas, ma relation avec le dessin est liée à celle que j'ai avec mon frère. Pour revenir à Shiori: comment l'avez-vous créée? Aviez-vous un modèle? À l'époque, il y avait un groupe d'idols (jeunes starlettes nippones, NDLR) qui s'appelait Keyakizaka 46, et la leader faisait beaucoup parler d'elle pour son attitude atypique. Les idols sont généralement très souriantes et lumineuses, mais elle, elle jetait des sales regards, elle avait tout le temps l'air en colère! Je me suis énormément inspiré de son look pour Shiori. Concernant sa personnalité et son vécu, je ne me rappelle plus trop mais j'ai dû mixer les choses qui m'ont le plus marqué pendant que je me documentais. C'est un personnage très crédible, en tout cas... En m'attaquant à ce sujet, j'ai immédiatement eu le sentiment qu'il ne fallait pas mentir, ne pas exagérer ni atténuer les choses mais rester dans le vrai. Avec ma responsable éditoriale, on a beaucoup travaillé sur cette problématique. La mère de Shiori a échoué à vivre de son art et connu une extrême précarité qui l'a entraînée dans une spirale négative. Avez-vous déjà eu peur de cela? Est-ce arrivé autour de vous? Non, ça ne me fait pas peur et je ne connais personne à qui c'est arrivé. Si j'ai raconté ça, c'est pour expliquer pourquoi la mère de Shiori refuse drastiquement qu'elle devienne artiste, ça répond davantage à une logique de scénario qu'à une envie de raconter quelque chose de personnel. Après, c'est vrai qu'on a une inquiétude commune avec ma femme, qui est aussi mangaka. On est partagés entre notre envie d'avoir des enfants et celle de nous concentrer sur notre carrière, deux choses qui sont à nos yeux assez inconciliables, du moins pour l'instant. On n'imagine pas pouvoir élever correctement un enfant tout en exerçant ce métier, avec toute l'intensité et le temps qu'il demande. En cela, cette réflexion, dans mon travail, sur la difficulté de concilier la création avec une vie de famille et l'éducation d'un enfant reflète aussi des préoccupations personnelles. À ce sujet, les auteurs français sont en colère: la moitié sont sous le seuil de pauvreté car vivre de la BD est quasi impossible sans produire un blockbuster. Depuis le Japon, comment voyez-vous cela? Peut-on y vivre dignement sans sortir un hit? Je me souviens d'avoir vu une manifestation sur ce sujet à Angoulême... Mais comme je connais mal la situation en France et les rapports éditeur-auteur, j'aurai du mal à faire un commentaire. Moi, je n'ai pas produit de succès majeur mais je vis tout à fait confortablement, je ne souffre pas de faim, j'ai un toit, j'ai même assez de temps et de ressources pour me consacrer à mes passions. Après, que ça soit en France ou au Japon, notre condition d'artiste s'accompagne toujours d'une forme d'inquiétude de l'avenir, mais actuellement je peux dire que je vis tout à fait bien. L'an dernier, vous avez révélé être hospitalisé pour un cancer. Cette épreuve a-t-elle influencé votre vision du monde et votre travail? La fin de Mauvaise herbe, par exemple, qui n'était pas encore parue? Cette fin, je l'avais imaginée dès le début, et j'avais déjà réalisé le découpage des derniers chapitres avant d'apprendre que j'étais malade, donc il n'y a eu aucune incidence. Par contre, pendant mon hospitalisation, j'étais conscient que ma mort était peut-être proche... et plutôt que de ruminer de sombres pensées, je me suis dit que je préférais penser à des choses heureuses, donc que j'aimerais pour ma prochaine série écrire quelque chose de plus léger et lumineux. Mais j'ai toujours fonctionné comme ça: quand j'écrivais quelque chose de dur ou de sombre, j'avais envie de me changer le palais avec des choses plus joyeuses, et inversement. Et à vrai dire, le fait d'être atteint d'un cancer et d'avoir traversé tout cela m'a un peu "fait du bien", dans le sens où juste avant, alors que je me sentais au comble du bonheur, j'étais en fait dans une impasse créative. J'avais beau réfléchir à fond à ma prochaine série, je n'avais pas d'idée. Je me suis donc dit que ce malheur qui m'arrivait allait peut-être me donner de la matière ou de l'énergie pour écrire quelque chose et sortir de l'impasse. Chez nous vient aussi de sortir Summer of Lave, qui serait votre préférée parmi vos anciennes oeuvres. Pourquoi? En général, j'ai du mal à relire mes oeuvres passées. Ça tient surtout au fait que je trouve le dessin inabouti, or ce n'est pas le cas dans Summer of Lave, j'ai l'impression d'avoir pu me lâcher et surtout d'avoir atteint une qualité de dessin qui même aujourd'hui me satisfait encore. En tout cas, je peux la regarder sans rougir. Par ailleurs, elle a reçu un bon accueil à l'époque et ça m'avait donné beaucoup de confiance en moi. Ce souvenir participe aussi, je pense, à ce que cette oeuvre occupe une place particulière dans ma carrière.