"Il est de cette génération journalistique et voyageuse qui ne croit plus au roman comme Balzac y croyait: naïvement." Les mots de Jean-Pierre Amette, venus saluer la sortie de Lac en 1989, situent parfaitement la chose: né en 1947, Jean Echenoz entre aux éditions de Minuit après les grandes heures du Nouveau Roman. Que faire dès lors qu'Alain Robbe-Grillet et sa bande ont fait table rase de la littérature telle qu'on la pratiquait avant les années 60? Qu'écrire encore après l'ère du soupçon? Car les nouveaux romanciers ont pris un malin plaisir à brûler les fils de l'intrigue traditionnelle, condamner l'illusion romanesque (ce phénomène selon lequel, lisant, nous vivrions la vie racontée par le texte) et déconstruire les personnages. Jeune auteur, Echenoz imposera sa marque de fabrique -celle d'un écrivain, sinon "impassible" comme le désignait son éditeur, en tout cas mitigé, qui tiendrait pour acquis l'irréversible constat de ses aînés (écrire comme Balzac n'est plus envisageable), mais se verrait bien, tout de même, "renarrativiser" la littérature, soit réhabiliter la fiction, et le plaisir des histoires.
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"Il est de cette génération journalistique et voyageuse qui ne croit plus au roman comme Balzac y croyait: naïvement." Les mots de Jean-Pierre Amette, venus saluer la sortie de Lac en 1989, situent parfaitement la chose: né en 1947, Jean Echenoz entre aux éditions de Minuit après les grandes heures du Nouveau Roman. Que faire dès lors qu'Alain Robbe-Grillet et sa bande ont fait table rase de la littérature telle qu'on la pratiquait avant les années 60? Qu'écrire encore après l'ère du soupçon? Car les nouveaux romanciers ont pris un malin plaisir à brûler les fils de l'intrigue traditionnelle, condamner l'illusion romanesque (ce phénomène selon lequel, lisant, nous vivrions la vie racontée par le texte) et déconstruire les personnages. Jeune auteur, Echenoz imposera sa marque de fabrique -celle d'un écrivain, sinon "impassible" comme le désignait son éditeur, en tout cas mitigé, qui tiendrait pour acquis l'irréversible constat de ses aînés (écrire comme Balzac n'est plus envisageable), mais se verrait bien, tout de même, "renarrativiser" la littérature, soit réhabiliter la fiction, et le plaisir des histoires. Publié à l'aube des années 80, son premier livre, Le Méridien de Greenwich est un curieuxhommage au roman noir qui annoncera la couleur de l'oeuvre à venir: suite de romans ultra littéraires placés sous le sceau du détachement et de la parodie, et revisitant avec esprit le répertoire et les plus codés des genres littéraires, du roman policier façon Manchette (Cherokee) au roman d'aventures (L'Equipée malaise) en passant par l'exercice biographique (la trilogie Ravel, Courir et Des éclairs, comme autant de variations imaginaires sur les vies de Maurice Ravel, Emil Zatopek et Nikola Tesla) par exemple. En cette rentrée de janvier, Jean Echenoz revient donc avec Envoyée spéciale, vrai-faux récit d'espionnage hilarant promenant de Paris à la Corée du Nord sur les traces d'une charmante espionne qui s'ignore (lire la critique page 42). Un pur morceau de littérature enlevé et inventif, dans lequel l'intrigue semble parfois n'avoir de comptes à rendre qu'à la fantaisie même -ou bien serait-ce plutôt le sérieux?- de la littérature. Après quelques années pendant lesquelles, le temps de quatre livres, je me suis penché sur des personnages ou des situations qui appartiennent à l'Histoire, j'avais le désir de revenir à une fiction située dans le temps présent. Sous la forme d'un roman mouvementé, d'un roman d'action comme j'avais pu en écrire auparavant, mais dans un état d'esprit peut-être plus libre. J'avais retrouvé le plaisir de l'imaginaire, l'envie de construire des personnages, des situations, des aventures, des lieux. Et je souhaitais, à travers ça, décrire des éléments de l'environnement contemporain. Le goût pour le roman d'espionnage me vient de la lecture d'Eric Ambler, surtout. De John Le Carré dans une moindre mesure, de Robert Littell qui a écrit plusieurs livres étonnants, de Ian Fleming qu'il est toujours bon de relire, de romans comme L'Agent secret de Joseph Conrad. Mais aussi, à l'occasion, d'ouvrages nettement moins littéraires. Dans mes recherches documentaires sur la Corée du Nord pour Envoyée spéciale, par exemple, je n'ai pas hésité à absorber les trois volumes que Gérard de Villiers a situés dans cette région. Avec espoir, avec respect. La psychologie m'ennuie plutôt, en règle générale. Je n'ai pas de goût ni de talent pour lui donner de l'importance chez les acteurs de mes romans. Je préfère que cette dimension puisse être déduite, en quelque sorte, de leur action précisément, de leur rapport au monde matériel, aux objets, etc. Mais cette dimension d'investigation psychologique peut m'intéresser dans mes lectures. Chez certains écrivains comme Joseph Conrad, par exemple, qui est un extraordinaire modèle de romancier. D'abord, le narrateur est un acteur à part entière du livre, au même titre que les autres personnages. Il n'est donc pas mon porte-parole, dans la mesure où j'essaie de contrôler tout ce qui se passe dans le roman. Il est un acteur supplémentaire, dont l'attribut particulier est qu'il peut s'exprimer à la première personne quand ça lui chante. C'est-à-dire quand ça me chante. Ensuite, comme vous le laissez entendre, je ne crois pas qu'il y ait forcément un seul narrateur dans ce livre, on peut très bien imaginer que plusieurs narrateurs s'y succèdent, se cèdent la place, se bousculent voire se contredisent. J'aime bien l'idée de construire une histoire, d'abord, qui produise un effet de suspense et que l'on puisse suivre en s'y attachant. Mais en même temps, sans détruire cet effet, on peut donner des indications, des points de vue sur cette construction même, sur la façon dont elle se fabrique. Ces commentaires deviennent des éléments d'une autre histoire, qui pourrait se superposer à la première sans la brouiller pour autant, et qui fait tout autant partie de la fiction. Mais cela n'a rien de neuf: l'intervention de l'auteur dans son récit, c'est une des grandes inventions de Diderot dans Jacques le fataliste, après le Tristram Shandy de Laurence Sterne. Je relis souvent Jacques le fataliste. Le nom propre fait partie, d'une certaine manière, de la description physique d'un personnage. Sa sonorité, ses connotations peuvent induire son image physique, son style, le profil de son caractère. Il faut parfois un certain temps avant de trouver le nom qui lui correspondra le mieux. Cela dit, je n'invente presque jamais de noms propres. Je les trouve dans la réalité, dans mes souvenirs, dans des annuaires, sur des boîtes aux lettres ou des panneaux indicateurs. Si je peux me permettre cette comparaison, la construction d'un roman a quelque chose à voir avec celle d'un jardin. Préparer le terrain, l'ensemencer, le laisser en jachère, le nourrir, greffer des éléments, traquer les mauvaises herbes, tailler au sécateur puis à la pince à épiler. Pendant toutes ces étapes, le souci de rythme et de scansion est présent, que ce soit au niveau du traitement de l'action, du montage des événements puis de la phrase elle-même. En vérité, je ne me sens pas plus impassible que minimaliste. Ces étiquettes m'ont toujours un peu fatigué. J'avais de réels liens d'amitié avec Christian Gailly (auteur de Un soir au club ou Nuage rouge, il est mort en2013, NDLR). Quant aux autres auteurs arrivés un peu après moi, dans les années 80, je les lis toujours avec attention, il nous arrive de nous croiser mais somme toute assez peu souvent. À peu d'exceptions près, je ne fréquente pas beaucoup les écrivains. Mes amis exercent d'autres professions. Je n'ai aucun rituel, si ce n'est m'y mettre tous les matins, dès que je suis levé, en même temps que je prépare du thé. Selon l'état d'avancement du projet, cela peut durer une heure ou deux, ou trois, cela peut aussi durer dix minutes. J'écris spontanément, mais pas forcément dans la facilité. Dans les moments un peu arides, la lecture de certains auteurs peut être stimulante, provoquer des redémarrages, des effets d'allumage. La littérature est une affaire sérieuse, bien sûr, ne serait-ce que parce qu'elle est une affaire de liberté.