Habituée à explorer à la bougie du surnaturel les galeries souterraines de familles frappées par le malheur, comme dans le soufflant Lark et Termite, Jayne Anne Phillips élargit son registre pour son nouveau roman, Tous les vivants. Le crime de Quiet Dell, directement inspiré d'un des faits divers les plus sordides de l'almanach criminel américain. Soit le meurtre sauvage d'une jeune veuve et de ses trois enfants en 1931 par le serial killer Harry Powers, né Herman Drenth.

Une affaire qui ébranla l'opinion publique, déjà malmenée par la Grande Dépression. La personnalité de ce Barbe bleue à l'apparence ordinaire, son mode opératoire pervers -il recrutait ses proies par petites annonces-, le profil angélique des victimes... De ce matériau romanesque de première main, Davis Grubb tirera La Nuit du chasseur en 1953, porté deux ans plus tard à l'écran par Charles Laughton, chef-d'oeuvre taillé dans un noir et blanc sépulcral et transcendé par la prestation fiévreuse de Robert Mitchum en prêtre habité par le démon. Une interprétation très libre, dans le film les enfants échappant de justesse à la lame du psychopathe aux phalanges tatouées.

Plus fidèle, la romancière gravite en orbite autour des faits, photos et extraits de journaux d'époque à l'appui, mais pour mieux s'en détacher par des incursions dans le fantastique qui enveloppent le récit d'un voile de mystère et le tirent vers le conte. C'est tout particulièrement vrai dans la première partie du livre, de loin la meilleure. Phillips y dresse le portrait d'une famille en péril mais soudée dans la banlieue de Chicago. Le décès accidentel du mari quelques années plus tôt et aujourd'hui celui de la grand-mère précipitent Asta, la veuve artiste, et ses mômes -Grethe la candide, Hart l'intrépide et Annabel l'espiègle- au bord de l'abîme financier.

Deux romans en un

Au bout de 140 pages à la langue drapée de velours, tout bascule. Plutôt que de s'en remettre aux bons soins du dévoué Charles, Asta jette son dévolu sur un inconnu, un riche homme d'affaires de Virginie-Occidentale qui se fait appeler Cornelius Pierson, et n'est autre que le prédateur installant son piège. Qui se refermera dans le garage du hameau mal nommé de Quiet Dell (le vallon paisible).

C'est à ce moment-là qu'entrent en scène de nouveaux personnages, à commencer par la sémillante journaliste du Chicago Tribune, Emily Thornhill, bien décidée à faire toute la lumière sur ce quadruple meurtre, et même bientôt quintuple, qui réveille en elle des souvenirs mal cicatrisés: "Ces enfants ont pris une place bien réelle dans ma vie." Par la même occasion, Jayne Anne Phillips change de focale. Et de genre. On glisse d'un coup vers la comédie policière. Doublée d'un portrait de cette Amérique folle d'avant-guerre. La cause homo et le mélo supplantent le murmure des ombres, comme dans cette romance entre la belle intrépide et le banquier au coeur pur. Une démonstration un peu trop appuyée de la bonté en action qui vire même par moments à l'eau de rose un peu gênante -du genre: "Ne meurs jamais, tu entends? En tout cas, jamais sans moi."

La voix d'Annabel surgit bien ici et là de l'au-delà, mais le charme est rompu. Les 400 pages qui suivent virevoltent de l'enquête au procès, entre étude de moeurs façon Scott Fitzgerald et introspection aux frontières du réel à la sauce Carol Oates. Un roman à deux visages. Qui n'atteint qu'en de trop rares moments l'intensité maléfique qui transpire de chaque plan de La Nuit du chasseur.

TOUS LES VIVANTS. LE CRIME DE QUIET DELL, DE JAYNE ANNE PHILLIPS, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, TRADUCTION DE L'ANGLAIS (ETATS-UNIS) PAR MARC AMFREVILLE, 544 PAGES.

Habituée à explorer à la bougie du surnaturel les galeries souterraines de familles frappées par le malheur, comme dans le soufflant Lark et Termite, Jayne Anne Phillips élargit son registre pour son nouveau roman, Tous les vivants. Le crime de Quiet Dell, directement inspiré d'un des faits divers les plus sordides de l'almanach criminel américain. Soit le meurtre sauvage d'une jeune veuve et de ses trois enfants en 1931 par le serial killer Harry Powers, né Herman Drenth. Une affaire qui ébranla l'opinion publique, déjà malmenée par la Grande Dépression. La personnalité de ce Barbe bleue à l'apparence ordinaire, son mode opératoire pervers -il recrutait ses proies par petites annonces-, le profil angélique des victimes... De ce matériau romanesque de première main, Davis Grubb tirera La Nuit du chasseur en 1953, porté deux ans plus tard à l'écran par Charles Laughton, chef-d'oeuvre taillé dans un noir et blanc sépulcral et transcendé par la prestation fiévreuse de Robert Mitchum en prêtre habité par le démon. Une interprétation très libre, dans le film les enfants échappant de justesse à la lame du psychopathe aux phalanges tatouées. Plus fidèle, la romancière gravite en orbite autour des faits, photos et extraits de journaux d'époque à l'appui, mais pour mieux s'en détacher par des incursions dans le fantastique qui enveloppent le récit d'un voile de mystère et le tirent vers le conte. C'est tout particulièrement vrai dans la première partie du livre, de loin la meilleure. Phillips y dresse le portrait d'une famille en péril mais soudée dans la banlieue de Chicago. Le décès accidentel du mari quelques années plus tôt et aujourd'hui celui de la grand-mère précipitent Asta, la veuve artiste, et ses mômes -Grethe la candide, Hart l'intrépide et Annabel l'espiègle- au bord de l'abîme financier. Au bout de 140 pages à la langue drapée de velours, tout bascule. Plutôt que de s'en remettre aux bons soins du dévoué Charles, Asta jette son dévolu sur un inconnu, un riche homme d'affaires de Virginie-Occidentale qui se fait appeler Cornelius Pierson, et n'est autre que le prédateur installant son piège. Qui se refermera dans le garage du hameau mal nommé de Quiet Dell (le vallon paisible). C'est à ce moment-là qu'entrent en scène de nouveaux personnages, à commencer par la sémillante journaliste du Chicago Tribune, Emily Thornhill, bien décidée à faire toute la lumière sur ce quadruple meurtre, et même bientôt quintuple, qui réveille en elle des souvenirs mal cicatrisés: "Ces enfants ont pris une place bien réelle dans ma vie." Par la même occasion, Jayne Anne Phillips change de focale. Et de genre. On glisse d'un coup vers la comédie policière. Doublée d'un portrait de cette Amérique folle d'avant-guerre. La cause homo et le mélo supplantent le murmure des ombres, comme dans cette romance entre la belle intrépide et le banquier au coeur pur. Une démonstration un peu trop appuyée de la bonté en action qui vire même par moments à l'eau de rose un peu gênante -du genre: "Ne meurs jamais, tu entends? En tout cas, jamais sans moi." La voix d'Annabel surgit bien ici et là de l'au-delà, mais le charme est rompu. Les 400 pages qui suivent virevoltent de l'enquête au procès, entre étude de moeurs façon Scott Fitzgerald et introspection aux frontières du réel à la sauce Carol Oates. Un roman à deux visages. Qui n'atteint qu'en de trop rares moments l'intensité maléfique qui transpire de chaque plan de La Nuit du chasseur.