On ne se fait pas d'illusion, ce nouveau coup de tocsin ne va pas inverser la tendance. "Les faits, rien que les faits", qu'ils soient servis ad nauseam dans les médias ou avec plus ou moins de recul dans les documentaires, ne suffisent plus depuis longtemps à infléchir les comportements et les politiques, sinon cela ferait un bail que l'humanité aurait pris son sort climatique en main. Les faits pas plus que la fiction d'ailleurs, pourtant très perméable aux micro-drames qui se jouent à l'autre bout de la chaîne alimentaire. Songeons simplement à Une affaire de famille sur les petites manigances d'une famille paupérisée, ou à Woman at War sur une quinqua écolo en guerre contre l'industrie de l'aluminium qui défigure son Islande natale.

Le rapport de l'ONG a au moins le mérite d'objectiver la situation. Et de couper le sifflet à ceux qui tenteraient de noyer le poisson mal en point dans une grosse marmite de fake news et de déclarations lénifiantes. Au fond, la situation ubuesque actuelle fait penser à la salle de contrôle d'une centrale nucléaire dans laquelle tous les voyants clignoteraient sans que les ingénieurs interrompent pour autant leur partie de cartes. Une passivité qui alimente cette colère débordant aujourd'hui de toutes parts, dans la rue avec des mouvements sociaux anarchiques, dans les urnes en profitant à un populisme nationaliste et culturellement illibéral, c'est-à-dire conservateur et réac sur les questions de société.

Inégalités: à quand un séminaire sur la littérature à Davos?

Certains trouveront pourtant toujours matière à ergoter, soit pour minimiser l'ampleur du gouffre, soit pour justifier d'aller encore plus loin dans le détricotage des acquis sociaux et les cadeaux aux puissants, comme s'il fallait boire le calice jusqu'à la lie pour espérer atteindre l'éden néolibéral. Il existe pourtant un autre indicateur dont personne ne parle et qui devrait nous inquiéter: c'est quand les principaux bénéficiaires du système eux-mêmes demandent à ce qu'on le corsète. Ce qui tend à confirmer que les gouvernements, de gauche comme de droite, ont donné dès les années 80-90 les clés du pouvoir réel aux banquiers et aux financiers, mais qu'ils font même de l'excès de zèle au point que cela en devient gênant pour les "vrais" patrons. Deux exemples concrets: l'appel fin 2017 de ces 400 millionnaires et milliardaires américains à ne pas baisser leurs impôts alors que la dette du pays explose et que les inégalités se creusent. Et la demande en décembre dernier par Microsoft d'une réglementation sur l'utilisation de la reconnaissance faciale, nouveau juteux marché qui ouvre la porte à toutes les dérives -discrimination, abus, voire instrument de mise au pas idéologique comme en Chine- s'il n'est pas solidement encadré. "Nous devons nous assurer que 2024 ne ressemble pas à une page de 1984", a lancé le président du géant informatique, Brad Smith, en référence au roman de George Orwell. On se pince. A-t-on déjà vu un chauffard militant pour qu'on abaisse la vitesse maximale sur les routes? Comme si les autorités étaient aux abonnés absents sur ces questions pourtant vitales pour la démocratie, ou ce qu'il en reste.

C'est dire s'il y a le feu au lac. Même là où des incendies se sont déjà produits. L'Obs listait dans son dernier numéro les dix raisons de craindre un nouveau séisme majeur dans le secteur financier. Les leçons de la crise de 2018 ont fait long feu. Les traders jouent à nouveau aux apprentis sorciers, la croissance patine, les produits financiers toxiques se multiplient, etc. Tout ça nous éloigne de la culture. En apparence seulement. Les artistes se nourrissent de leur environnement. Quand ils n'anticipent pas ses convulsions. La preuve: de nombreux romans avaient vu venir le malaise des périphéries et le soulèvement insurrectionnel des gilets jaunes (comme En guerre de François Bégaudeau, Des châteaux qui brûlent d'Arno Bertina ou Fief de David Lopez). À quand un séminaire sur la littérature à Davos?