Pablo Minarez avait 44 ans, il en paraissait dix de plus, une barbe noire de trois jours, un visage buriné; les vents du désert et meurtri; la chaux, composante du ciment.

Samedi matin, 9h30, il buvait le premier d'une longue série de cafés à la pension Simon Bolivar, avenue Benito Juarez à El Paso.

Quand il descendit de sa chambre, il était seul dans la salle à manger, la serveuse, la jeune Maria-Dolores lui amena son café bien avant qu'il ne se soit assis sur son habituel tabouret. La nuit avait été agitée.

Son regard fut attiré par l'annonce parue dans l'édition du soir d'El Diaro d'El Paso. Le journal froissé de la veille, traînait sur le comptoir, l'annonce était entourée au rouge à lèvres.

Il laissa folâtrer son imagination quelques instants, une hypothétique blonde pulpeuse sud-américaine, maquillée avec outrance, fouillant son sac à main et ne trouvant que ce bâton rouge sang à base de graisse animale pour souligner cette offre d'emploi.

En fait, la patronne de l'établissement, Rosina, son ex-belle-soeur, ni blonde ni pulpeuse, rappelait à son beau-frère que seul le travail lui permettrait d'apurer sa dette auprès de la pension.

Expérience exigée: ça c'était bon, maçon depuis ces quatorze ans.

Aimant voyager: quinze chantiers au Nouveau Mexique, au Texas, en Colombie, si ça ne prouvait pas que les déplacements ne lui faisaient pas peur.

Capacité d'adaptation: a travaillé par tous les temps, sous toutes les latitudes, dans toutes les langues, avec des expatriés de tous les pays du monde. Construire des logements, des prisons, des églises, des supermarchés et même un commissariat de police à Santa Fé.

Véhicule exigé: ça c'était plus compliqué, demander à sa belle-soeur, au moins pour les premiers jours, après il s'arrangerait avec un collègue.

Ni téléphoner ni s'inscrire sur un site web, se présenter lundi matin sur le chantier à 6h30 en tenue de travail.

Il regarda sur l'ordinateur de la pension, l'endroit était isolé, pas de transports en commun, un lieu-dit à la frontière avec les USA à 25 kilomètres au nord-ouest d'El Paso. Pas de commerces renseignés sur la carte, elle lui préparerait une gamelle pour le midi.

Lui demander d'avancer l'argent pour récupérer au crédit municipal son casque, sa truelle, son niveau et son fil à plomb laissés en gage.

À la mort de son épouse, sa belle-soeur l'avait recueilli. Trois ans qu'il vivait là, depuis deux mois sans travail.

Dimanche midi, repas de famille, avec le mari et les trois fils.

Rosina était aussi bonne cuisinière qu'elle avait mauvais caractère.

Son mari filait doux, et fuyait la surveillance et la vindicte de la mégère par de multiples déplacements professionnels.

Il revenait le samedi, repartait le lundi matin. Il vend des machines à traire.

Leurs fils, des triplés -traitement acheté sur Internet contre la stérilité féminine- entraient sur la pointe des pieds dans l'adolescence.

Il passa récupérer ses outils, pour la voiture, et la gamelle, c'était réglé.

Le GPS du pick-up Toyota l'invita à quitter l'autoroute, sortie 19, pour s'engager dans un chemin cabossé. Deux kilomètres plus tard, il s'arrête, embouteillage, voiture de police, gyrophares, pancartes, manifestants, engins de chantier à l'arrêt.

"Non au mur", la banderole géante bordait le chemin qui menait au chantier. Les manifestants filtraient le passage sous le regard hostile des policiers mexicains.

Le gouvernement mexicain avait cédé sous la menace américaine d'expulser leurs ressortissants s'ils ne participaient pas à la construction d'un mur frontière entre les deux pays.

Il valait mieux garer le pick-up à distance des manifestants, ils pourraient s'en prendre à lui.

Il termina le trajet à pied. Des barrières de protection métalliques dressées de part et d'autre du chemin menaient à la cabine en préfabriqué, le bureau d'embauche.

Chaque travailleur qui se présentait se faisait copieusement insulté par les manifestants contenus derrière chaque côté de la barrière.

Pablo essuya quelques crachats.

La paie était bonne, des équipes de trois maçons seraient constituées.

Le mur sera construit en parpaings de 60 cm de longueur pour 21 cm de large. Le premier maçon garnit la ligne précédente ou les fondations d'une couche de mortier, le second maçon positionne le parpaing et le dernier le règle à l'aide de son marteau et de son niveau, le premier récupère le trop plein de ciment qui déborde de chaque côté et l'introduit dans l'espace entre chaque parpaing de la même ligne.

Ils ont cent mètres à faire par jour sur une hauteur de trois blocs.

Il était conseillé aux membres des équipes de varier les tâches. D'autres équipes seraient chargés des échafaudages et de leur progression le long du mur. D'autres encore d'approvisionner chaque équipe en mortier et en blocs. Une machine creusait et coulait les fondations.

Vu le niveau de qualification de la plupart des postulants, Pablo fut promu d'office chef d'équipe.

Un Portoricain et un Guatémaltèque composaient son équipe. Leurs mains n'étaient pas celles de maçons confirmés, pas de calles, pas de crevasses, la peau n'était pas asséchée par le ciment, des mains d'intellectuels. De bonne volonté, ils faisaient au mieux, écoutant avec application les consignes de Pablo. Il leur avait prêté des gants.

Ils n'atteindraient pas les objectifs fixés, au moins dans les premiers jours. En parler au chef de chantier au risque de les faire expulser ou prendre sur lui et accepter que la prime soit revue à la baisse.

Leurs familles attendaient au pays qu'ils aient assez d'argent pour les faire venir.

Mauricio était instituteur et Pedro vendeur ambulant.

Ils dormaient dans la voiture et se lavaient au robinet du réservoir d'eau du chantier.

Il pourrait négocier avec sa belle-soeur une chambre pour les deux hommes avec un loyer modique. Pablo profiterait de leur voiture. Contre toute attente, ils déclinèrent la proposition d'hébergement à El Paso, ils voulaient dépenser le moins possible quitte à vivre, manger et dormir dans leur voiture.

Ça ne résolvait pas le problème de son transport, il s'achèterait une voiture, le chantier devrait durée plus d'une année.

Paulo leur ramenait des courses de la ville, ils mangeaient ensemble le midi. Une semaine s'écoula, Mauricio et Pablo avaient intégré toutes les techniques nécessaires, la prime d'objectif était en vue.

Trois semaines s'écoulent, l'entente avec ses collègues est cordiale, ils finissent par accepter, le vendredi soir, l'invitation de Pablo, passer la soirée et souper chez sa belle-soeur. Ils pourront également prendre un bain et laver leurs vêtements.

Ils ne sont pas venus.

Lundi matin, ils manquent également à l'appel. Leur voiture est à l'emplacement habituelle, vide. Ils ont laissé les gants sur le tableau de bord. À l'intérieur un mot. Ils remercient Pablo pour l'invitation, s'excusent.

Le contremaître lui explique la fin de l'histoire.

Ce ne sont pas les premiers qui se font embaucher pour repérer les lieux, les heures de passage de la patrouille des gardes américains et pour finalement tenter de traverser la frontière de nuit. Ils n'ont pas eu de chance, les Américains ne font pas de sommation d'usage.

Leurs corps sont sur le sol recouverts d'une bâche de chantier dans un des baraquements en tôle ondulée où l'on entrepose habituellement les outils de valeur.

Pablo a demandé au contremaître comment se passerait la suite. Les familles seront prévenues, si elles ne se sont pas manifestées dans les 48h ils seront emmenés au crématorium à El Paso, impossible de les conserver plus longtemps, nous sommes en été. Les entreposer dans un funérarium coûterait trop cher à la compagnie.

En l'absence de manifestation de la famille, une association catholique "Jamais seul" assistera à la crémation.

Une lecture et une prière accompagneront les corps avant l'ultime purification.

Pablo a perdu ses compagnons d'infortune, il aimerait assister à leurs derniers instants. Son contremaître le préviendra.

Une partie de leur paie sera retenue pour l'achat des cercueils et pour leur transport jusqu'en ville.

Pablo se propose de racheter la voiture si la famille n'est pas intéressée.

Pablo Minarez avait 44 ans, il en paraissait dix de plus, une barbe noire de trois jours, un visage buriné; les vents du désert et meurtri; la chaux, composante du ciment. Samedi matin, 9h30, il buvait le premier d'une longue série de cafés à la pension Simon Bolivar, avenue Benito Juarez à El Paso. Quand il descendit de sa chambre, il était seul dans la salle à manger, la serveuse, la jeune Maria-Dolores lui amena son café bien avant qu'il ne se soit assis sur son habituel tabouret. La nuit avait été agitée. Son regard fut attiré par l'annonce parue dans l'édition du soir d'El Diaro d'El Paso. Le journal froissé de la veille, traînait sur le comptoir, l'annonce était entourée au rouge à lèvres. Il laissa folâtrer son imagination quelques instants, une hypothétique blonde pulpeuse sud-américaine, maquillée avec outrance, fouillant son sac à main et ne trouvant que ce bâton rouge sang à base de graisse animale pour souligner cette offre d'emploi. En fait, la patronne de l'établissement, Rosina, son ex-belle-soeur, ni blonde ni pulpeuse, rappelait à son beau-frère que seul le travail lui permettrait d'apurer sa dette auprès de la pension. Expérience exigée: ça c'était bon, maçon depuis ces quatorze ans. Aimant voyager: quinze chantiers au Nouveau Mexique, au Texas, en Colombie, si ça ne prouvait pas que les déplacements ne lui faisaient pas peur. Capacité d'adaptation: a travaillé par tous les temps, sous toutes les latitudes, dans toutes les langues, avec des expatriés de tous les pays du monde. Construire des logements, des prisons, des églises, des supermarchés et même un commissariat de police à Santa Fé. Véhicule exigé: ça c'était plus compliqué, demander à sa belle-soeur, au moins pour les premiers jours, après il s'arrangerait avec un collègue. Ni téléphoner ni s'inscrire sur un site web, se présenter lundi matin sur le chantier à 6h30 en tenue de travail. Il regarda sur l'ordinateur de la pension, l'endroit était isolé, pas de transports en commun, un lieu-dit à la frontière avec les USA à 25 kilomètres au nord-ouest d'El Paso. Pas de commerces renseignés sur la carte, elle lui préparerait une gamelle pour le midi. Lui demander d'avancer l'argent pour récupérer au crédit municipal son casque, sa truelle, son niveau et son fil à plomb laissés en gage. À la mort de son épouse, sa belle-soeur l'avait recueilli. Trois ans qu'il vivait là, depuis deux mois sans travail. Dimanche midi, repas de famille, avec le mari et les trois fils. Rosina était aussi bonne cuisinière qu'elle avait mauvais caractère. Son mari filait doux, et fuyait la surveillance et la vindicte de la mégère par de multiples déplacements professionnels. Il revenait le samedi, repartait le lundi matin. Il vend des machines à traire. Leurs fils, des triplés -traitement acheté sur Internet contre la stérilité féminine- entraient sur la pointe des pieds dans l'adolescence. Il passa récupérer ses outils, pour la voiture, et la gamelle, c'était réglé. Le GPS du pick-up Toyota l'invita à quitter l'autoroute, sortie 19, pour s'engager dans un chemin cabossé. Deux kilomètres plus tard, il s'arrête, embouteillage, voiture de police, gyrophares, pancartes, manifestants, engins de chantier à l'arrêt. "Non au mur", la banderole géante bordait le chemin qui menait au chantier. Les manifestants filtraient le passage sous le regard hostile des policiers mexicains. Le gouvernement mexicain avait cédé sous la menace américaine d'expulser leurs ressortissants s'ils ne participaient pas à la construction d'un mur frontière entre les deux pays. Il valait mieux garer le pick-up à distance des manifestants, ils pourraient s'en prendre à lui.Il termina le trajet à pied. Des barrières de protection métalliques dressées de part et d'autre du chemin menaient à la cabine en préfabriqué, le bureau d'embauche. Chaque travailleur qui se présentait se faisait copieusement insulté par les manifestants contenus derrière chaque côté de la barrière. Pablo essuya quelques crachats. La paie était bonne, des équipes de trois maçons seraient constituées. Le mur sera construit en parpaings de 60 cm de longueur pour 21 cm de large. Le premier maçon garnit la ligne précédente ou les fondations d'une couche de mortier, le second maçon positionne le parpaing et le dernier le règle à l'aide de son marteau et de son niveau, le premier récupère le trop plein de ciment qui déborde de chaque côté et l'introduit dans l'espace entre chaque parpaing de la même ligne. Ils ont cent mètres à faire par jour sur une hauteur de trois blocs. Il était conseillé aux membres des équipes de varier les tâches. D'autres équipes seraient chargés des échafaudages et de leur progression le long du mur. D'autres encore d'approvisionner chaque équipe en mortier et en blocs. Une machine creusait et coulait les fondations. Vu le niveau de qualification de la plupart des postulants, Pablo fut promu d'office chef d'équipe. Un Portoricain et un Guatémaltèque composaient son équipe. Leurs mains n'étaient pas celles de maçons confirmés, pas de calles, pas de crevasses, la peau n'était pas asséchée par le ciment, des mains d'intellectuels. De bonne volonté, ils faisaient au mieux, écoutant avec application les consignes de Pablo. Il leur avait prêté des gants. Ils n'atteindraient pas les objectifs fixés, au moins dans les premiers jours. En parler au chef de chantier au risque de les faire expulser ou prendre sur lui et accepter que la prime soit revue à la baisse. Leurs familles attendaient au pays qu'ils aient assez d'argent pour les faire venir. Mauricio était instituteur et Pedro vendeur ambulant. Ils dormaient dans la voiture et se lavaient au robinet du réservoir d'eau du chantier. Il pourrait négocier avec sa belle-soeur une chambre pour les deux hommes avec un loyer modique. Pablo profiterait de leur voiture. Contre toute attente, ils déclinèrent la proposition d'hébergement à El Paso, ils voulaient dépenser le moins possible quitte à vivre, manger et dormir dans leur voiture. Ça ne résolvait pas le problème de son transport, il s'achèterait une voiture, le chantier devrait durée plus d'une année. Paulo leur ramenait des courses de la ville, ils mangeaient ensemble le midi. Une semaine s'écoula, Mauricio et Pablo avaient intégré toutes les techniques nécessaires, la prime d'objectif était en vue. Trois semaines s'écoulent, l'entente avec ses collègues est cordiale, ils finissent par accepter, le vendredi soir, l'invitation de Pablo, passer la soirée et souper chez sa belle-soeur. Ils pourront également prendre un bain et laver leurs vêtements. Ils ne sont pas venus. Lundi matin, ils manquent également à l'appel. Leur voiture est à l'emplacement habituelle, vide. Ils ont laissé les gants sur le tableau de bord. À l'intérieur un mot. Ils remercient Pablo pour l'invitation, s'excusent. Le contremaître lui explique la fin de l'histoire. Ce ne sont pas les premiers qui se font embaucher pour repérer les lieux, les heures de passage de la patrouille des gardes américains et pour finalement tenter de traverser la frontière de nuit. Ils n'ont pas eu de chance, les Américains ne font pas de sommation d'usage. Leurs corps sont sur le sol recouverts d'une bâche de chantier dans un des baraquements en tôle ondulée où l'on entrepose habituellement les outils de valeur. Pablo a demandé au contremaître comment se passerait la suite. Les familles seront prévenues, si elles ne se sont pas manifestées dans les 48h ils seront emmenés au crématorium à El Paso, impossible de les conserver plus longtemps, nous sommes en été. Les entreposer dans un funérarium coûterait trop cher à la compagnie. En l'absence de manifestation de la famille, une association catholique "Jamais seul" assistera à la crémation. Une lecture et une prière accompagneront les corps avant l'ultime purification. Pablo a perdu ses compagnons d'infortune, il aimerait assister à leurs derniers instants. Son contremaître le préviendra. Une partie de leur paie sera retenue pour l'achat des cercueils et pour leur transport jusqu'en ville. Pablo se propose de racheter la voiture si la famille n'est pas intéressée.