L'annonce, la semaine dernière, d'un projet de décret qui devrait imposer l'écriture inclusive à large échelle en Fédération Wallonie-Bruxelles dès janvier 2022, y compris à l'oral, a bien entendu allumé le feu sur Twitter. On y a vu des blagues, des empoignades, de grandes envolées lyriques en faveur de l'inclusivité, ainsi que des alertes rouges au lavage de cerveau généralisé. Le cirque habituel. Il est pourtant un détail non négligeable dont personne ou presque ne parle: la praticabilité. C'est que, bien souvent, la parole médiatique est comptée, chronométrée. À la radio, ce sera 3 ou 6 minutes d'intervention. À l'écrit, on répondra à une commande comportant un nombre de signes maximum, espaces compris. Bien sûr, si on vous demande un article de 8.000 signes et que vous en livrez 7.800 ou 8.200, ce n'est pas très grave. En revanche, si votre papier compte plutôt 10.000 signes, il va falloir sabrer, sans quoi cela pose des problèmes de mise en page. L'exercice est surtout compliqué quand on ne vous laisse qu'une place assez restreinte pour beaucoup d'informations. Ainsi, il m'est déjà arrivé de devoir limiter un sujet à 4.500 signes espaces compris alors que j'avais pourtant récolté de l'information de nature à nourrir un article trois fois plus long. L'exercice est alors aussi pénible que frustrant: il faut laisser tomber des détails, des nuances, de bonnes punchlines, du contexte, tout ce qui fait généralement le sel d'un bon papier. D'où cette question qui me semble donc jusqu'ici oubliée, voire complètement niée, dans ce débat sur l'écriture inclusive: si je récolte de l'info pour un article de 12.000 signes que je dois réduire à...

L'annonce, la semaine dernière, d'un projet de décret qui devrait imposer l'écriture inclusive à large échelle en Fédération Wallonie-Bruxelles dès janvier 2022, y compris à l'oral, a bien entendu allumé le feu sur Twitter. On y a vu des blagues, des empoignades, de grandes envolées lyriques en faveur de l'inclusivité, ainsi que des alertes rouges au lavage de cerveau généralisé. Le cirque habituel. Il est pourtant un détail non négligeable dont personne ou presque ne parle: la praticabilité. C'est que, bien souvent, la parole médiatique est comptée, chronométrée. À la radio, ce sera 3 ou 6 minutes d'intervention. À l'écrit, on répondra à une commande comportant un nombre de signes maximum, espaces compris. Bien sûr, si on vous demande un article de 8.000 signes et que vous en livrez 7.800 ou 8.200, ce n'est pas très grave. En revanche, si votre papier compte plutôt 10.000 signes, il va falloir sabrer, sans quoi cela pose des problèmes de mise en page. L'exercice est surtout compliqué quand on ne vous laisse qu'une place assez restreinte pour beaucoup d'informations. Ainsi, il m'est déjà arrivé de devoir limiter un sujet à 4.500 signes espaces compris alors que j'avais pourtant récolté de l'information de nature à nourrir un article trois fois plus long. L'exercice est alors aussi pénible que frustrant: il faut laisser tomber des détails, des nuances, de bonnes punchlines, du contexte, tout ce qui fait généralement le sel d'un bon papier. D'où cette question qui me semble donc jusqu'ici oubliée, voire complètement niée, dans ce débat sur l'écriture inclusive: si je récolte de l'info pour un article de 12.000 signes que je dois réduire à 4.500 et que sur ces 4.500 signes, mettons que 500 doivent désormais être consacrés à l'inclusivité, cela fait évidemment encore moins de place pour le contexte, etc. Qui en sort gagnant, dès lors, le journalisme dans son ensemble ou une certaine faction intersectionnelle? La nuance ou l'idéologie? La connaissance d'un sujet ou les nouvelles conventions arbitraires quant à la façon de présenter ce même sujet? Mettons que dans un article de 4.500 signes, je doive évoquer la police d'un ton goguenard et que j'y utilise donc le mot "flics". Ça donne quoi, "flics" en écriture inclusive? "Flic·quette·x·s"? "F/H/lics/X"? "Flic·que·s"? En tous cas, pas "poulet·te·s", plus sexiste qu'inclusif... Quoi qu'il en soit, ça me prendra donc entre 10 et 20 signes plutôt que 5 rien que pour surligner une évidence implicite: dans la police, il y a des hommes, des femmes et le métier est aussi en principe ouvert aux personnes trans. Autrement dit, me voilà en train de sacrifier de 10 à 20 signes pour rappeler que la pluie mouille. Au nom de la lutte contre les stéréotypes, ce qui n'est pas le sujet de mon article sur la police. Les stéréotypes, parlons-en, d'ailleurs. Jusqu'en 2000 environ, moi, à Bruxelles, quand on me parlait de "flics", il se dessinait dans ma tête le cliché du moustachu ventripotent sentant le vieux cuir et la bière et terminant toutes ses phrases par "allé, peï". L'Agent 212, quoi. Depuis, j'ai plutôt du "flic bruxellois" le stéréotype d'un mec au crâne rasé les bras tatoués de motifs celtiques et qui refoule le Red Bull plutôt que la bière. Reste qu'à chaque fois que j'ai réellement eu affaire à des flics bruxellois, ce n'était pas ça du tout. La dernière fois que j'ai mis le pied dans un commissariat, le brigadier de l'autre côté du bureau aurait même pu être mon fils, avait une carrure de moineau et était coiffé comme un Ewok. Même chose en fiction. Vous me dites "flic américain", je pense Bruce Willis et Gene Hackman. "Flic français", Bruno Crémer et Mouss Diouf. "Flic de littérature", Jules Maigret et Jean-Baptiste Adamsberg. Reste que dans le dernier film que j'ai vu où interviennent des flics, le shérif était une grosse baraque afro-américaine à la barbe blanche et au regard malicieux et son adjoint, une femme blanche et blonde d'une quarantaine d'années en pleine crise de panique malgré le shotgun entre ses mains. Et mon film de flics américains préféré, c'est Fargo, avec Frances McDormand enceinte jusqu'aux dents dans le rôle de la cheffe de police locale. Autrement dit, les stéréotypes que j'ai sur la police, réelle ou fictionnelle, se déconstruisent tous seuls dès que confrontés à la réalité et à des représentations fictionnelles variées. Et je pense que c'est le cas pour vraiment beaucoup de monde. Je pense même qu'il n'y a que les nigaud·e·s et les militant·e·s pour accorder aux stéréotypes un pouvoir de nuisance tel qu'il doit être combattu y compris par le langage courant et des décrets institutionnels. Parce que pour beaucoup de monde, le stéréotype est davantage une pensée parasite qu'une représentation du monde. Quelle que soit la façon d'écrire "flics" de façon inclusive, ne serait-ce d'ailleurs pas aussi un stéréotype, entendu qu'une police représentée comme vraiment égalitaire est peut-être encore de nos jours un rien idyllique...Quoi qu'il en soit, écrire "flic·quette·x·s" plutôt que "flics" revient donc surtout à surligner l'implicite. C'est redondant et ça mange de la place. 200 ou 500 signes sur 4500 n'ont l'air de rien, comme ça, mais c'est déjà suffisant pour zapper une nuance, une blague, l'esquisse d'une idée originale... Quelque chose de plus intéressant que le rappel constant et répété de l'inclusivité, en tous les cas. Je pense aussi qu'en surlignant continuellement l'implicite, on rogne l'imaginaire. Mon stéréotype de flic chauve et tatoué qui refoule le Red Bull est certes un cliché qui peut offenser mais pourquoi devrais-je déconstruire une image que non seulement je sais fausse, mais qui peut toutefois m'aider à construire un personnage de fiction, des blagues, à me questionner sur les stéréotypes aussi, justement, voire même à me donner l'envie d'étudier la sociologie de ces marqueurs d'autorité viriliste que sont les moustaches, les crânes chauves et les tatouages dans un environnement de maintien de l'ordre par la force? Tout réducteur soit-il, le mot "flics" n'est d'ailleurs jamais qu'une convention. L'écriture inclusive est peut-être plus proche de la réalité ou du souhait de ce que devrait être cette réalité, mais ce sens du détail me fait toutefois surtout penser à de la surcharge informationnelle. Comme si, à chaque fois que vous écriviez "seul sur une plage", on vous demandait si celle-ci est de galets ou de sable, s'il y a des chiens ou des enfants, du soleil ou des nuages, des bateaux ou des balises au large... alors que vous comptiez pourtant surtout parler de ce que vous inspire votre finitude devant la vastitude? Notre langage façonne notre rapport au monde, ai-je pu lire sur un compte Twitter défendant l'écriture inclusive. Sans aucun doute, mais le non-dit et l'implicite font partie du langage, tout comme les conventions, les raccourcis et les stéréotypes. Pour une raison souvent simple, d'ailleurs: ne pas saturer l'information primordiale de détails superflus. Quand un gros mammouth bien vénère apparaissait au bout de la plaine, nos ancêtres se foutaient bien de spécifier s'il était mâle, femelle ou non-binaire au moment de l'alerte. Quand je veux parler de police, d'art, de cuisine ou de n'importe quel autre sujet et alors que la place m'est comptée, moi aussi, comme mes ancêtres en pagnes, je me dois d'être le plus clair, concis et précis possible afin que ce que j'ai à dire percole rapidement. Ce n'est pas un exercice facile et je pense donc qu'il le sera encore moins dès qu'il s'agira de non seulement hiérarchiser l'information sur des critères aussi neufs que franchement spécieux mais aussi d'encore plus la synthétiser vu la place impartie encore davantage rognée par les formules doubles, les points médians et autres complications épicènes. Puis, franchement, vouloir refaçonner la culture ambiante selon ses propres lubies, c'est une chose, mais je voudrais bien voir qui, des médias et du monde politique, sera dans un futur proche assez kamikaze pour annoncer une catastrophe naturelle, un nouveau virus ou un plan massif d'austérité en écriture inclusive. Surtout à l'oral!