Article initialement paru dans le Focus du 22 août 2014, que nous republions ici en guise d'hommage à Michael Lonsdale, décédé ce lundi 21 septembre 2020, à l'âge de 89 ans.
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"C'est un livre merveilleux. L'un des plus beaux qui aient été consacrés à une maman. C'est un texte qui m'a extrêmement touché, parce que j'ai eu des rapports comme ça avec ma mère, très très beaux. A la lecture, j'en pleurais presque (soupirs)." Michael Lonsdale ne cache pas son émotion à l'idée d'incarner, le temps d'une "grande lecture" sur les planches de l'Intime Festival orchestré par Benoît Poelvoorde (lire par ailleurs), Le Livre de ma mère -hommage bouleversant qu'Albert Cohen (1895-1981) écrivit à sa maman dans ce qui est devenu un parangon du genre. La liaison téléphonique depuis Paris a beau être étrangement cryptée et la voix du comédien de 83 ans enrouée, on ne détecte dans ses mots calmes aucune inflexion blasée. Des lectures du genre, l'acteur franco-anglais en enfile pourtant comme des perles à un collier entre deux tournages, que ce soit au théâtre (il a récemment monté des soirées poétiques en hommage à Claudel, Jean Tardieu ou Apollinaire), ou pour d'éclectiques enregistrements de livres-audio de Victor Hugo, Proust, Sophocle ou Agatha Christie. C'est que, vouée au cinéma, la trajectoire de Michael Lonsdale n'aura à vrai dire jamais quitté des yeux son autre discipline d'élection: la littérature. Collaborateur occasionnel d'Alain Robbe-Grillet ou Samuel Beckett et intime de Marguerite Duras (avec qui il tournera entre autres India Song et Détruire, dit-elle), l'acteur aux 150 films et à la soixantaine de pièces aura également vu certains de ses rôles les plus marquants prendre source littéraire, de Balzac (Baisers volés de Truffaut) à Kafka (Le Procès d'Orson Welles) en passant par Umberto Eco (Le Nom de la rose d'Annaud) ou François Emmanuel (La Question humaine de Nicolas Klotz). Une vie à faire connaître et incarner ce que d'autres ont écrit -ce que Lonsdale appelle humblement "mettre les mots en valeur". Aussi, quand on lui propose de balayer son univers littéraire, celui qui est aussi auteur (Visites chez Fayard, Oraisons chez Actes Sud, des textes emprunts de spiritualité chrétienne) ne se fait pas prier pour immédiatement convoquer Chateaubriand, Balzac, Saint-John Perse et Faulkner dans la conversation. Balade dans les rayonnages du liseur Lonsdale... Alice au pays des merveilles -je devais avoir dix ans. J'ai immédiatement aimé le ton et l'esprit d'Alice. Surnaturel, poétique: en un mot, merveilleux! J'ai fait des enregistrements de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, éds Thélème, ndlr). Mais j'ai arrêté aussitôt ensuite parce que je ne comprenais rien. Je n'ai pas fait philosophie ou théologie: Nietzsche, c'est trop calé pour moi (rires). Les Vagues de Virginia Woolf. C'est chaque fois un émerveillement, c'est un livre que je relis avec tendresse. Vous savez, les auteurs anglais, je les aime énormément. Virginia Woolf, donc, mais aussi Thomas Hardy, Katherine Mansfield... Ce sont des gens qui m'ont appris à vivre. L'anglais est ma première langue, je l'ai parlé jusqu'à l'âge de dix ans. Comme je n'ai pas beaucoup l'occasion de jouer de théâtre anglais à Paris, je lis ces écrivains en anglais dans le texte. J'aime la littérature précisément parce que ça parle d'autres vies que la mienne. Ce n'est pas moi que je cherche dans la lecture, vous voyez. Même s'il y a des choses dont j'ai pu penser qu'elles m'étaient arrivées. Notamment chez Hemingway, Le Vieil Homme et la Mer. Je ne m'y suis pas littéralement reconnu, mais j'aurais pu être un peu comme ça, oui. J'avais tout Marguerite Duras, et on m'a fait envoyer récemment les volumes de son édition en Pléiade. J'étais comblé! Duras est quelqu'un qui a énormément compté pour moi. Elle a modifié mon existence dans une perception qui est difficile à mettre en mots (silence). Je suis très ému par son écriture, parce que c'est celle d'une femme qui cherche l'amour, désespérément. Le Vice-Consul est le roman de Marguerite que je préfère, celui qui deviendra India Song, et l'une des expériences de cinéma les plus bouleversantes de ma vie. Ah, c'est Don Quichotte. Un être qui poursuit un rêve inaccessible, dans une folie poétique incroyable. Oui, j'aime bien les fous (rires). Proust. C'est étrange: je n'ai jamais ri en lisant Proust, mais à l'oreille, c'est un auteur comique. Et notamment de par ses personnages extraordinaires -prenez Madame Verdurin. J'ai fait des lectures de A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Les gens s'esclaffaient dans le public: "Mon dieu, mais c'est drôle, Proust!" On a tendance à l'oublier quand on le lit pour soi. Mes livres dédicacés de Beckett. J'ai beaucoup travaillé avec lui, on a créé quatre, cinq pièces ensemble. Il était irlandais, et je le suis un peu aussi par ma grand-mère. C'était un homme formidable. Il avait une élégance naturelle comme ça... Il a eu un chemin incroyable: personne n'en voulait, il était refusé partout. Il n'y a que Jérôme Lindon pour s'être dit: "Il y a quelque chose chez ce bonhomme-là. J'ai envie de le publier!" Il en a ensuite été grassement récompensé, quand il a eu le Prix Nobel (rires)...