Cosmos Festival, du 03 au 05/05 à l'Area 42, Schaerbeek. www.cosmosfestival.be
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C'est généralement peu avant le salon de Montreuil (un des plus grands rendez-vous européen dédié à la littérature jeunesse), début décembre, que sont annoncés les chiffres GFK qui feront rire ou gémir toute la profession. Après une année 2017 en demi-teinte, le marché du livre jeunesse représentait 28% du marché du livre en France en 2018 (avec 83,3 millions d'exemplaires vendus entre novembre 2017 et octobre 2018), et est donc le deuxième secteur de l'édition française. Il peut compter sur treize millions d'acheteurs par an, dont la majeure partie destine leur panier moyen de six livres (environ 50 euros) à des cadeaux. C'est la particularité des libraires spécialisés: dans la majorité des cas, ils délivrent leurs précieux conseils non pas au futur lecteur avide de sensations nouvelles, mais à ses parents, grands-parents ou autres proches. Des conseils plus que bienvenus pour trier le bon grain de l'ivraie dans une offre exponentielle (73.000 références vendues cette année rien qu'en France... de quoi donner le vertige!), distribuée entre oeuvres à part entière, défendues par de véritables maisons pratiquant une politique d'auteurs, et éditeurs se contenant de s'aligner sur des succès d'autres médias (comme les collections Bibliothèque verte ou rose, surtout dédiés aux produits de licence comme les films). Au-delà des plus gros succès de librairie, comme l'indéboulonnable Harry Potter ou le toujours vaillant Astérix, des gros cartonnés mâchouillés amoureusement aux journaux intimes à l'âge des premiers flirts, des premières lectures qu'on déchiffre patiemment aux classiques illustrés, il y en a décidément pour tous les goûts. À côté des départements dédiés dans de grosses maisons (Gallimard, Albin Michel, Flammarion, Seuil, Actes Sud, etc.) ou des pionniers qui ont marqué de leur empreinte l'histoire du genre (comme l'École des Loisirs ou Le Père Castor), de nouveaux aventuriers éditoriaux se sont lancés et implantés dans le paysage ces 20 dernières années: citons par exemple Sarbacane (2003), Talents Hauts (2005), Hélium (2008), Les Grandes Personnes (2010), ou encore Les Fourmis Rouges (2013). Autant de lignes qui, tantôt en pariant sur des romans audacieux (comme la collection Exprim'), tantôt en misant sur la chasse aux stéréotypes de genre (comme Talents Hauts), tantôt en affirmant un graphisme fort, ont su plaire aux enfants mais aussi à tous ceux (libraires, parents, bibliothécaires, enseignants) qui leur prescrivent des livres. Depuis les années 80 et son véritable essor, la littérature jeunesse a aussi gagné quantité de galons symboliques: des salons d'importance comme Montreuil, Bologne ou des festivals de proximité comme Jungle (à Liège) et le nouveau venu bruxellois Cosmos, des prix prestigieux et généreusement dotés (comme le prix Astrid Lindgren, prix "Nobel" de la littérature jeunesse remis cette année à notre compatriote néerlandophone Bart Moeyaert) ou tenant compte de l'avis du lectorat (comme chez nous le Prix Farniente et le prix Adolisant), des revues spécialisées aux analyses fines (e.a. Lecture jeunesse et Hors-Cadres), et même un MOOC propulsé par ULiège. Preuve de sa belle vitalité et de son attrait, de nombreux auteurs de littérature adulte ont de tout temps (de Marguerite Duras à J.M.G. Le Clézio) mis un pied dans ses ludiques engrenages. Récemment, l'autrice aux éditions de Minuit Pauline Delabroy-Allard (Ça raconte Sarah) a publié l'album Avec toi, avec des illustrations duveteuses d'Hifumiyo chez Thierry Magnier, là où Alice Zeniter, multiprimée en 2017 pour L'Art de perdre (et notamment Prix Goncourt des Lycéens), a préféré s'adresser aux adolescents (lire par ailleurs). Quant à Olivier Adam, Agnès Desarthe, Éric Pessan, Florence Seyvos, Fanny Chiarello ou encore le cinéaste Christophe Honoré, ils ont tous (eu) un pied de chaque côté de la barrière. Dans un monde où nous voudrions tous que nos enfants lisent au minimum un quart d'heure par jour, il serait temps de considérer ceux et celles qui leur façonnent des histoires comme des auteurs à part entière (et de les rémunérer dignement... problème vivace ces dernières années). Lorsque Timothée de Fombelle, déjà porteur des fabuleux Tobie Lolness et Vango chez Gallimard, publia en 2017 Neverland à l'Iconoclaste, nombreux furent les médias qui qualifièrent l'oeuvre de premier roman et l'exemple n'est, hélas, pas unique. Avides de publications qui font le lien avec d'autres univers attirants (BD, cinéma, jeux vidéos, sport, etc.), les adolescents semblent eux aussi souhaiter que la production qui leur est destinée soit aussi valorisée que la littérature pour "les grands", et pas considérée comme une simple passerelle vers des lectures plus sérieuses. C'est le constat clair que faisait Cindy Van Wilder au colloque autour du défi de la lecture chez les jeunes, en novembre dernier. L'autrice belge (séries Les Outrepasseurs, Terres de Brume) s'illustre aujourd'hui en littérature de l'imaginaire, dans ce créneau "young adult" qui a le vent en poupe et dont l'appellation anglicisante fait parfois grincer des dents. La littérature YA recoupe un territoire-passerelle puisqu'elle s'adresse à un public de grosso modo 15 à 25 ans (mais parfois au-delà!). Plus que son genre (on y trouve du thriller, de la romance de la dystopie ou du drame), c'est son traitement qui va la différencier. Action, rythme, émotion, héroïsme? Voilà les ingrédients qui plaisent, avec, en filigrane, ces questions propres aux romans de passage à l'âge adulte (vers où aller? qui suis-je?) puisque toutes ces narrations qui se veulent palpitantes mettent en scène des protagonistes qui ont l'âge des premières fois, dans un fort souci d'identification. C'est aussi le secteur qui présente les succès les plus visibles, et parfois les enjeux économiques les plus juteux (il suffit de penser au raz-de-marée Twilight): citons notamment les séries dystopiques Divergente ou Hunger Games, ou, côté drame/tranches de vie, l'auteur des best-sellers Nos étoiles contraires ou La Face cachée de Margo John Green. Reste un certain nombre de défis. Dans le podcast BingeActu #26 La littérature jeunesse se porte bien, Marie-Aude Murail (Oh Boy, Babysitter Blues, Sauveur & Fils) disait récemment que le bât du secteur ne blesse pas actuellement au niveau de la qualité mais de la quantité. Selon cette autrice emblématique, il est important de publier moins mais mieux, afin d'assurer un accompagnement plus personnalisé et de ce fait une plus grande longévité à chaque titre en librairie. Ajoutons à cela qu'assurer un véritable ADN à chaque maison et/ou collection plutôt qu'un lissage pour causes de modes éphémères semble primordial pour la diversité d'un pan important de nos bibliothèques. Et une des conditions pour que la littérature jeunesse reste cette matière ô combien mouvante et vivante.