Selma Dabbagh est née en Ecosse, d'une mère anglaise et d'un père palestinien. Avocate de formation, elle a travaillé dans le domaine des droits de l'homme tant à Londres qu'en Cisjordanie. Dans Gaza dans la peau, (éd. de l'Aube, traduction de Benoîte Dauvergne), elle déploie avec vivacité le destin des Mujahed, une famille fragmentée prise dans les rets intimes et politiques entre la Palestine, Londres et le Golfe. Karim Kattan partage sa vie entre Bethléem, Jéricho et Paris. Dans Préliminaires pour un verger futur, son premier recueil comportant trois nouvelles, ce futur doctorant en littérature comparée observe la Palestine de biais, à travers le filtre du déplacement, de l'amour, du langage et de la difficulté à se raconter de façon homogène. Nous les avons rencontrés à l'occasion du cycle From Palestine with Love et de la chaire Mahmoud Darwich, organisés par Bozar, à Bruxelles.

Au coeur de notre identité, il y a une sorte de trou noir, de trauma

Qu'évoque pour vous l'intitulé de la soirée qui vous a rassemblés à Bruxelles, Victimes de la géographie?

Selma Dabbagh: Personne n'aime qu'on pense à lui comme une victime, c'est une position problématique. A la rigueur, il vaudrait mieux s'imaginer survivant, et ça nous ramènerait plutôt à l'expérience de mon père, pas à la mienne. En termes de retombées psychologiques, par contre, le lien peut être davantage fait.

Karim Kattan: Les Palestiniens, qu'ils soient là-bas, ou de la diaspora ou réfugiés, s'efforcent de tendre vers un certain empowerment. La victimisation va à l'encontre de cet élan. Bien sûr, la Nakba (NDLR: exode de la population arabo- palestinienne) et la colonisation actuelle pourraient faire de nous des victimes mais je viens d'un endroit vraiment privilégié et suis conscient des classes sociales. Je comprends pourquoi le titre a été choisi mais je ne suis pas sûr de m'y retrouver.

Selma Dabbagh: "Nous avons tous cette connexion émotionnelle à une cause politique." © rowan griffiths

Quand on vous demande "D'où venez-vous?", que répondez-vous? Dans Gaza dans la peau, Rashid, le cadet de Mujehed, suggère qu'il y faudrait un essai tout entier.

K. K.: Quand les gens vous posent cette question, ils ne s'attendent évidemment pas à toute une histoire derrière. Je réponds: " De Palestine." Mais je pense que les Palestiniens sont parmi ceux qui sont les plus conscients que l'identité est quelque chose de très construit.

S. D.: J'ai un ami juif qui a un jour déclaré: "Je ne pourrai pas être juif tant que l'antisémitisme existe". Quand on sent qu'il y a un problème, on veut s'identifier en collaboration et solidarité avec les autres qui vivent ça. David Ben Gourion (NDLR: fondateur de l'Etat d'Israël) a déclaré: "Les vieux mourront et les jeunes oublieront." Il est donc toujours aussi important de revendiquer cette origine palestinienne. Je ne suis pas d'accord avec l'idée que nous devions perdre notre histoire. Je réaffirme: "Nous sommes toujours là, nous avons toujours de la voix."

Voilà ce que pense Iman, la soeur de Rashid, à propos de sa famille: "C'était leur sort, leur pays, leur place dans le monde."

S. D.: J'ai voulu vraiment donner une palette de réponses à la question palestinienne. En anglais, le livre s'appelle Out of it, parce que certains personnages ne veulent pas se lier à cette réalité. Malgré le fait que tous les Palestiniens sont différents, nous avons tous cette connexion émotionnelle à une cause politique et un sens du trauma non résolu. Où est-ce que chacun peut se situer sur ce spectre-là? Jibril, le père, veut juste être un consommateur dans le Golfe. Il est rangé de la politique et du pouvoir après avoir fait partie de l'OLP.

Le personnage qui incarne le mieux ce titre, n'est-ce pas Rashid? Il veut à tout prix s'échapper. Autant du pays que de sa famille ou de toute cette situation ingérable.

K. K.: Il y a cette idée dans l'air - chez beaucoup d'écrivains, notamment - que tous les Palestiniens devraient être très impliqués. Et je pense que je suis engagé, mais après tout, nous sommes aussi des êtres humains qui devrions avoir ce droit à ne pas nous soucier de notre pays, de son héritage, etc. C'est un luxe que nous n'avons pas. Au coeur de notre identité, il y a une sorte de trou noir, de trauma, de creux à partir duquel nous pouvons nous construire de beaucoup de façons différentes. C'est tellement riche comme point de départ, il faut embrasser cette liberté! Les gens doivent se rappeler qu'ils ont le droit de se définir de toutes les façons qu'ils veulent.

Karim Kattan: "L'identité est quelque chose de très construit." © dr

Vous avez tous les deux un profil mixte et parlez plusieurs langues. Est-ce une force ou une faiblesse pour vous d'écrire sur la Palestine depuis cette position à distance?

K. K.: Je ne sais pas si c'est un atout ou un obstacle, mais c'est une question que je me pose. La Palestine n'est en rien francophone. Quand vous faites le choix d'écrire en français, vous savez que vous n'aurez pas un public en Palestine, et que ceux à qui vous vous adressez ne seront pas Palestiniens. Quand le livre a été publié, je me suis demandé qui, au fond, allait le lire? Et donc j'ai dû décider sur la façon d'amener la Palestine à cette audience spécifique. Je ne peux pas écrire en arabe, je ne suis pas en mesure de le lire.

S. D.: Mon arabe n'est pas très bon, c'est clairement une faiblesse. Quand je fais des recherches spécifiques, je dois demander de l'aide. J'aimerais aussi avoir un meilleur niveau pour percevoir les accents, et les blagues. Mais je pense que ça ne vous coupe pas nécessairement du discours. Je me suis vraiment battue avec moi-même quand j'écrivais, en me demandant si oui ou non j'avais la légitimité d'écrire sur la Palestine, venant de cette situation privilégiée, écrivant en anglais, etc. Mais je pense que via la diaspora, chacun de nous a trouvé sa position et que ça va dicter d'une certaine manière notre style.

"Auteur palestinien?" Je suis auteur tout court

Karim, quel est votre rapport à la langue? Dans la première nouvelle, Iode, l'arabe est vu comme un fardeau par la mère du narrateur...

K. K.: Toutes les nouvelles ont en commun d'être des histoires d'amour. Dans chacune d'entre elles, un des personnages tente de raconter une histoire, mais échoue et doit passer le relais. Chacune des histoires se termine avec la voix d'une autre personne. Ce sont toujours des femmes qui bouclent ces narrations. Dans la première nouvelle, c'est un souvenir plutôt personnel: quand j'étais enfant, qu'importe où nous allions en Israël, ma mère avait toujours très peur qu'on puisse nous entendre parler arabe, parce que ça nous mettrait en danger. Mais elle avait cet énorme accent arabe en français et en anglais, ce qui probablement la faisait bien davantage passer pour une Palestinienne (rires). Dans mon cas et celui de beaucoup de gens que je connais, les mots de la maison sont en arabe, de même que les mots de l'amour ou de la mort. Les mots qui rattachent à l'extérieur sont dans une autre langue.

Le visuel du festival From Palestine with love, organisé début juin par Bozar. © Rough Stage by Toomas Järvet

Vous sentez-vous missionnés à écrire sur la Palestine?

S. D.: Dans ma vingtaine, j'ai un peu travaillé en Palestine, pour une organisation britannique des droits de l'homme, et j'étais connectée à un groupe d'activistes à Londres. Je m'étais persuadée que nous avions besoin du grand roman palestinien (NDLR: à la manière du grand roman américain). Mais je me suis vite retrouvée les pieds dans le tapis, avec des choses déjà explorées et extrêmement dramatiques. Donc, j'ai préféré parler de gens d'aujourd'hui, que je pourrais connaître, très dynamiques, avec ce frère qui se défonce et cette soeur qui veut être plus engagée que lui. Je voulais des gens qui pourraient raconter l'histoire mais à travers des flashbacks de leur famille.

K. K.: Je ressens la mission d'être une voix palestinienne, de façon générale. Mais j'essaie vraiment de faire la part des choses entre ce que j'écris et ce que je représente. Quand vous êtes un écrivain du Sud global, on vous provincialise. On s'imagine que seuls les Palestiniens, les Arabes ou les activistes pourront s'intéresser à votre oeuvre. Je n'aime pas qu'on me réduise à ma qualité d'"auteur palestinien", en oubliant que je suis auteur tout court.

S. D.: Marcello Di Cintio vient de publier Walls: Travels Along the Barricades, autour notamment des auteurs palestiniens. Il est allé à Gaza, et a interrogé quelques figures sur leur travail, etc. Il en ressort que le noyau dur pense vraiment qu'il y a un message à délivrer, et que nous devons être connectés à la cause, etc. Le souci avec ce type de lecture, c'est qu'on verse dans les mêmes travers que la littérature soviétique, une sorte de propagande où le prolétariat est toujours victorieux. Au final, ça ne crée pas de bons livres, qui auraient un attrait universel. Nous luttons contre une attente et des clichés. On s'étonne parfois même que je puisse lire toutes sortes d'auteurs étrangers.

Comment imaginez-vous le futur de la Palestine?

K. K.: Je retourne fréquemment en Cisjordanie, parce que j'ai créé là-bas El Atlal, un lieu de résidence pour artistes. J'imagine assez bien que cette zone-là puisse disparaître d'ici une dizaine d'années, mais je suis du genre anxieux. Je crois qu'un de nos rôles est de simplement témoigner, parce qu'il continue à se propager des mensonges sur ce qu'est ou était la société palestinienne.

S. D.: Pour moi, l'avenir est très sombre: la situation à Gaza est réellement pire qu'elle ne l'était en 2012 ou 2013. Il faudrait une application de loi internationale, mais pour l'instant, ces lois-là sont corrodées, sapées par l'énorme impact de l'irresponsabilité d'un certain cow-boy.

K. K.: Quelque part, nous sommes les Indiens. Je pense que d'une certaine façon, du moins pour la Cisjordanie, les cinq villes principales vont devenir comme des réserves.