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"Lors de mes pérégrinations à Kerguelen, j'ai pu admirer un phénomène physique unique absolument incroyable: les cascades inversées. Dans cet archipel du sud de l'océan Indien, il pleut beaucoup sur des reliefs tabulaires, toute l'eau s'accumule sur les plateaux et se faufile via des ruisseaux. À la cassure de pente, sur ces vallées en enfilade, le vent s'engouffre, se saisit de la cascade et la projette vers le ciel. Ainsi, au lieu d'avoir une cascade qui descend, comme le veut la loi de la gravité, on a une espèce d'éventail, de geyser qui coule à l'envers. C'est un paysage saisissant, d'autant plus que vous pouvez voir sur une même vallée quatre, cinq ou six de ces éventails d'eau. Aucun peintre surréaliste n'aurait osé imaginer un tel tableau; ce qui démontre que la nature est plus forte que notre imaginaire. C'est ce genre de bonheur qui justifie le poids du sac, la fatigue, les neuf à dix heures de marche quotidiennes, les 25 jours de traversée... La marche et le but du périple (se confronter à son corps, à sa culture, à son âge) sont une fin en soi. Et ces paysages sont un super bonus." Dernier livre paru: Marcher à Kerguelen (Gallimard, 2018) "Il y a quelques années, je suis partie en famille au Cambodge pour retrouver ma jeune soeur, chargée d'y créer une école supérieure d'agronomie pour une grande ONG. Ma mère rêvait d'aller voir les splendides temples d'Angkor depuis que, toute jeune, elle avait visité le pavillon du Cambodge de l'Exposition universelle de 1937 (à Paris). Nous voilà donc sur la route d'Angkor, ma mère et trois de ses filles. Grâce à ma soeur qui parlait cambodgien et connaissait beaucoup de monde, nous pouvions nouer de vrais contacts avec la population. Un soir, nous allons dîner dans une famille très simple. Le décor était plutôt pauvre mais une télévision, allumée en permanence, y trônait malgré tout. J'entre dans la pièce et que vois-je sur l'écran? Jimmy Pahun, en train d'effectuer le Tour de France à la voile! Je pense qu'ils avaient mis une chaîne française pour nous faire plaisir. C'est ainsi que, dans ce contexte étonnant, je tombe "nez à nez" avec mon ami Jimmy, un voileux avec qui j'avais couru trois ans de suite. Cela fait réfléchir sur ce qu'est la mondialisation aujourd'hui." Dernier livre paru: Soudain, seuls (Stock, 2015) "En 1986, je suis invitée en Albanie, à Tirana, en tant que secrétaire générale de la Société des gens de lettres. J'accepte avec grand plaisir et curiosité car, à l'époque, le pays est complètement fermé. Dans le même temps, me vient l'idée d'écrire un roman ethno-socio-policier qui aurait en toile de fond le despotisme, la dictature et le décervelage. Une fois sur place, je griffonne la nuit comme une malade pour enregistrer toutes les observations susceptibles de nourrir l'équipée de mes héros dans l'univers monolithique d'un pays nourri au lait soviétochinois. Un pays dont la beauté des lieux m'a éblouie. Une nature splendide, un territoire vierge de toute publicité, si ce n'est, inscrit sur une colline, le nom du président Enver Hoxha, décédé un an plus tôt. Je reviens galvanisée, j'écris d'arrache-pied mon roman durant à peu près deux ans, mais le rideau de fer explose. Une satire du monde communiste devient absolument ridicule. Et mon roman tombe à l'eau. J'en ai juste tiré bien plus tard une nouvelle que j'ai intitulée Les Prunes de Tirana. Encore un dommage collatéral du Mur..." Dernier livre paru: Loin de Sils Maria (Le Passage, 2018) "C'est forcément l'arrivée au pôle Nord, le 14 mai 1986, à 2 heures du matin. Le pôle Nord, c'est comme un rendez-vous au milieu de l'océan, rien ne le matérialise puisque la glace qui le recouvre dérive en permanence, jusqu'à une dizaine de kilomètres par jour en fonction du vent. Donc, si vous plantez le drapeau français en arrivant, une heure après il n'est plus là. C'était ma deuxième tentative, j'avais échoué en 1985. Et là, sans GPS, sans téléphone, en naviguant avec le soleil, après 63 jours de marche sur la mer gelée: le Pôle! Le périple n'est pas très technique, il faut juste être un campeur endurant. C'est lorsqu'on est immobile, sous la tente, que le froid (de -52 °C à -18 °C) est le plus difficile à supporter. Mais l'engagement physique et psychologique est si fort que l'arrivée est une libération intérieure formidable et un moment de grande plénitude. J'étais tout seul, je parlais à mon réchaud, à mon traîneau, à la glace, j'avais le sentiment que toutes les cellules de mon corps étaient heureuses. Ce fut un tournant dans ma vie. J'ai abandonné la médecine pour me consacrer au pôle Nord. J'avais été pendant douze ans médecin d'expéditions auprès du père Jaouen ou d'Éric Tabarly, dans l'Everest, en Patagonie, au Groenland, mais, là, j'avais inventé cette histoire tout seul. Je me suis dit que j'allais mener ma vie ainsi." Dernier livre paru: Dans mes pas (Paulsen, 2017) "Lors du voyage qui a donné L'Hiver aux trousses, je m'efforçais de suivre l'été indien à travers les taïgas russes. La police m'avait arrêté à Nikolaïevsk-sur-l'Amour, une petite ville du bout du monde. Une espionnite aiguë avait évidemment saisi les services, qui croyaient leur heure de gloire arrivée. Après un interrogatoire décevant pour eux, j'avais été obligé de coucher sur papier le plus sérieusement du monde une déclaration expliquant que je voyageais avec l'automne, contemplant les feuilles rouges et les buissons écarlates... Cette déposition doit se trouver quelque part aux archives, tamponnée de part en part, signée... Cédric Gras." Dernier livre paru: Saisons du voyage (Stock, 2018)