En 2019, le cofondateur et directeur des éditions Playlist Society qu'est Benjamin Fogel publie La Transparence selon Irina, qui ressort ces jours-ci en format poche chez Rivages/Noir. L'action de ce roman bien costaud se situe en 2058 dans une société plus déshumanisée que jamais où chaque individu est fiché et évolue en toute transparence, entre guillemets. La grande question qui traverse le récit est affolante. En gros, si on n'a plus rien à cacher, comment essayer de poursuivre une vie déjà bien compliquée à la base où tout le monde finira bien par ressembler à tout le monde un jour ou l'autre. Éminemment politique, Benjamin Fogel (né à Paris en 1981) a une approche sociologique singulière tout en maîtrisant les codes du roman noir et de la littérature d'anticipation à la J. G. Ballard ou Philip K. Dick.
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En 2019, le cofondateur et directeur des éditions Playlist Society qu'est Benjamin Fogel publie La Transparence selon Irina, qui ressort ces jours-ci en format poche chez Rivages/Noir. L'action de ce roman bien costaud se situe en 2058 dans une société plus déshumanisée que jamais où chaque individu est fiché et évolue en toute transparence, entre guillemets. La grande question qui traverse le récit est affolante. En gros, si on n'a plus rien à cacher, comment essayer de poursuivre une vie déjà bien compliquée à la base où tout le monde finira bien par ressembler à tout le monde un jour ou l'autre. Éminemment politique, Benjamin Fogel (né à Paris en 1981) a une approche sociologique singulière tout en maîtrisant les codes du roman noir et de la littérature d'anticipation à la J. G. Ballard ou Philip K. Dick. Aujourd'hui, celui qui a écrit en 2015 Le Renoncement de Howard Devoto (aux éditions Le mot et le reste), consacré au fondateur du groupe de post-punk Magazine, publie Le Silence selon Manon. Aussi glaçant qu'interpellant, ce deuxième volet d'une trilogie dystopique, prequel de La Transparence selon Irina, démarre en 2025. Fogel imagine la vie d'un système politique qui pourrait remplacer le capitalisme. Chez le fan de punk hardcore cher à Ian MacKaye (Minor Treath, Fugazi, Embrace...), le constat est sans appel. "Nous sommes arrivés à un point central de l'Histoire. Est-ce les gens n'arrivent plus à vivre ensemble à cause d'Internet, de la surmondialisation, de la surinformation, de la question de la manipulation des masses, de la crise écologique et d'un système financier au bord de l'effondrement?, s'interroge Benjamin Fogel. J'ai donc rapidement imaginé une trilogie en poussant la réflexion jusqu'au bout. À quoi ressemblerait un système politique qui découlerait de ce que l'on connaît aujourd'hui? Quelles seraient ses forces et ses faiblesses avec un troisième tome autour d'un système qui arrive à son aboutissement. Avec, toujours, cette réflexion autour du pour ou contre l'anonymat."Dans Le Silence selon Manon, l'écrivain met en garde contre le harcèlement en ligne à travers une intrigue bien troussée autour de la haine propagée par les masculinistes ou incels, ces INvoluntary-CELibates, sorte de suprémacistes victimisés, célibataires involontaires, frustrés et misogynes. On connaît encore assez peu le phénomène chez nous mais de l'autre côté de l'Atlantique, la menace est réelle. À Toronto, le 23 avril 2018, un incel, Alek Minassian, ôte la vie de dix personnes, en blesse quatorze autres, au volant d'une voiture-bélier. Difficile aussi de faire l'impasse sur la tuerie de Isla Visa, en Californie, le 23 mai 2014, où un jeune homme de 22 ans, Elliot Rodger, habité par un dégoût des femmes, tue six personnes, en blesse quatorze autres avant de se donner la mort. Le passé récent nous a montré que personne n'est à l'abri. De rien. Et que les mouvements émergeant aux États-Unis finissent toujours par débarquer en Europe. "Il y a une telle polarisation des débats en ce moment qu'on peut imaginer voir ce phénomène arriver en France et ailleurs. Quand on évoque les masculinistes, on englobe pas mal de choses derrière à savoir du conservatisme, de l'extrême droite, de la misogynie, bien sûr, et du racisme et de l'homophobie. On assiste aujourd'hui à une haine envers celles et ceux qui proposent un modèle plus progressiste. À l'inverse, une nouvelle génération dit aussi: "On se lève, on se casse, on passe à autre chose". De cette polarisation découle une émergence de mouvements radicaux qui veulent trancher dans le vif."Dans Le Silence selon Manon, les masculinistes dégueulent leur mépris des femmes sur le Net. Tandis que le commissaire Sébastien Mille, en gardien de la morale, redouble de vigilance sur la possibilité d'un attentat lors d'un concert de Significant Youth, fer de lance du mouvement straight edge de Ian MacKaye dans l'Hexagone. Rassurez-vous, point de spoiler: la première page du roman fait directement allusion à un attentat qui renvoie à l'horreur du Bataclan. "C'est toujours un peu vulgaire d'exploiter un événement si grave et douloureux au sein d'une fiction et en même temps, j'étais obligé de le citer parce que ça n'avait pas de sens de parler d'un attentat dans une salle de concert en omettant ça." On ajoute que les méthodes des attentats masculinistes évoqués plus haut sont très proches des atrocités commises par les islamistes radicaux. Et que tout cela fait sens. Acouphénique depuis une bonne dizaine d'années, Benjamin Fogel glisse beaucoup de lui dans le personnage de Simon, frère du leader du groupe Significant Youth, et exploite avec intelligence ce traumatisme sonore dans son bouquin. "Le monde est devenu beaucoup trop bruyant et replonger dans le silence ou le reconstruire, comme le fait Simon, est un moyen de repartir en soi-même et de recréer du lien, peut-être avec ses proches. Se taire. Réfléchir à ce qui se passe. Prendre ce temps de respiration nécessaire pour contribuer plus efficacement à des réflexions sur le monde et sur soi-même." À méditer!