On l'avoue, dans les histoires d'enquête policière, on a parfois tendance à préférer "le méchant" -et tant pis s'il dévoile peu ses sentiments et tue beaucoup de gens... Avec Parker, avouons qu'on est plutôt comblé. Le personnage créé par Richard Stark est un braqueur particulièrement charismatique. Un dur à cuire, un vrai.
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On l'avoue, dans les histoires d'enquête policière, on a parfois tendance à préférer "le méchant" -et tant pis s'il dévoile peu ses sentiments et tue beaucoup de gens... Avec Parker, avouons qu'on est plutôt comblé. Le personnage créé par Richard Stark est un braqueur particulièrement charismatique. Un dur à cuire, un vrai. Tout le monde ne le sait peut-être pas, mais Richard Stark est en fait un des pseudonymes (tout comme Tucker Coe, Edwin West ou Alan Marshall) du grand auteur américain Donald E. Westlake, prolifique maître ès polar. Cet efficace nom d'emprunt apparaît pour la première fois, comme le personnage de Parker d'ailleurs, avec la publication de The Hunter, en 1962. Le roman n'était pas censé avoir de suite, mais Permabooks, l'éditeur de Westlake, lui proposa d'en changer la fin (le fascinant Parker se faisait coffrer) et de faire de ce truand sans prénom un héros récurrent. Dans la légendaire Série Noire de Marcel Duhamel, The Hunter sera traduit en un franchouillard Comme une fleur... Qu'à cela ne tienne, comme aux USA, c'est un succès, et les suites vont abonder -Westlake ne put tenir le rythme escompté de trois livres par an, mais il produisit pas moins de 23 autres aventures de Parker. Le Canadien Darwyn Cooke n'est pas le premier venu non plus: dessinateur et scénariste, il oeuvre aussi dans l'animation. Dans les années 90, il figure au générique de quelques séries animées, dont Batman. De retour aux comics, c'est en traînant à nouveau dans les environs de Gotham City qu'il connaît le succès, avec Batman: Ego, et plus tard avec Catwoman ( Le Grand Braquage). Mais c'est avec sa relecture de l'univers DC Comics, La Nouvelle Frontière, qu'il accède au rang de star de la BD US. Plus rien ne l'effraie, et il s'attaque, entre autres, aux aventures du mythique Spirit créé par Will Eisner. Avant d'entamer le prequel de cet autre monument des comics qu'est Watchmen (avec Before Watchmen), il décide de s'éloigner un temps des super-héros et de s'attarder cette fois sur le cas de l'intrigant Parker... Adapter n'est pas chose aisée, d'autant que si Stark n'a jamais réellement décrit les traits de son personnage, ce dernier a déjà été incarné à plusieurs reprises au cinéma: notamment par Lee Marvin dans le culte Point Blank ( Le Point de non-retour) de John Boorman, ou plus tard par Mel Gibson dans le furieux Payback, de Brian Helgeland. Grâce à Jean-Luc Godard, Parker prendra même les traits d'une femme en la personne d'Anna Karina, dans Made in USA, (très) librement inspiré de Stark. Cooke, désireux de rester, lui, le plus fidèle possible aux romans, a longuement échangé par mails avec le maître. Westlake lui confessera avoir plutôt imaginé le visage de l'acteur Jack Palance jeune. C'est donc ce type en costard, à l'allure massive -et aux traits, c'est vrai, un brin palanciens- que l'on voit arpenter, à pied et furibard, le pont George Washington au tout début de Parker. On peut le comprendre: à la suite d'un casse, Parker est trahi par son partenaire de braquage et par sa femme, qui tous deux l'ont laissé pour mort. Après un court séjour en prison, il s'échappe, bien décidé à assouvir son désir de vengeance et à récupérer sa part du butin... Outre The Hunter, Darwyn Cooke se concentrera sur les trois Stark suivants. Il prendra quelques libertés çà et là, mais s'ingéniera dans l'ensemble à rester au plus près de la structure plutôt carrée des romans de Stark. " J'ai véritablement appris à écrire en lisant vos livres, surtout les romans de la série Stark", écrivit Jean-Patrick Manchette à Donald E. Westlake. On retrouve deux chroniques de Manchette sur Westlake dans cette luxuriante intégrale. Le prétendu "père du néo-polar" y rappelle que si les livres signés Westlake sont souvent drôles, ceux publiés au nom de Richard Stark sont sérieux, secs, et brutaux. Le personnage de Parker est à l'image de ces derniers, et Cooke respecte totalement les caractéristiques de cet homme que Westlake lui a décrit comme " complètement intérieur". Oui, peu de sentiments, et BIM!, KAPOW!, les bourre-pifs pleuvent comme dans Batman (la vieille série télévisée cette fois), et les gunfights rythment les (més)aventures de cet artisan du crime froid et impitoyable. Cooke n'oublie pas non plus de rappeler le fameux et insatiable appétit sexuel de Parker après un casse (et son abstinence monastique durant sa phase de préparation). Visuellement, c'est ludique et réjouissant. Cooke s'est chargé de tout, des couleurs aux lettrages, et on l'imagine avoir pris beaucoup de plaisir à retranscrire, de son style épuré, l'atmosphère sixties de New York à Miami. Il se permet des changements de style au prétexte d'un flash-back, d'une anecdote et laisse parfois une grande place aux textes de Stark, pour, au contraire, étaler plus loin de véritables fresques sur deux pages entières. Dans le trépidant épisode du Casse de Copper Canyon, du bleu jusqu'ici de rigueur, on passe à l'orange vif rappelant, on l'imagine, le cuivre des mines de la ville. On recommandera aussi l'original Fun Island, où Parker se retrouve cerné dans un parc d'attractions flippant -plan dépliable du parc inclus! Donald E. Westlake, mort en 2008, ne verra jamais la beauté de ces planches multi-récompensées, et Darwyn Cooke succombera d'un cancer en 2016. À la fin de chacun des épisodes, une phrase revient pourtant, comme une rengaine. Alors vraiment, "Parker reviendra" ?... Une critique de Marcel Ramirez