"Bonjour, je suis dans le grand Nord et n'aurai que peu accès à mes mails. Pour toute urgence, passez par mon téléphone." A l'heure d'arranger le rendez-vous, Antoine Wauters est en Ecosse, et ses messages charrient des odeurs de tourbe, des images de lochs. De retour à Liège quelques jours plus tard, il arrive en fumant, petit anneau à l'oreille gauche, barbe brune et cheveux bouclés qui lui donnent de vagues airs de Julien Doré. Difficile de ne pas remarquer à quel point Antoine Wauters a changé depuis la parution de Nos mères, en 2014.
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"Bonjour, je suis dans le grand Nord et n'aurai que peu accès à mes mails. Pour toute urgence, passez par mon téléphone." A l'heure d'arranger le rendez-vous, Antoine Wauters est en Ecosse, et ses messages charrient des odeurs de tourbe, des images de lochs. De retour à Liège quelques jours plus tard, il arrive en fumant, petit anneau à l'oreille gauche, barbe brune et cheveux bouclés qui lui donnent de vagues airs de Julien Doré. Difficile de ne pas remarquer à quel point Antoine Wauters a changé depuis la parution de Nos mères, en 2014. A l'époque, on a beaucoup parlé du livre. Et pour cause. A 32 ans à peine, Antoine Wauters était ce Liégois qui, après quelques recueils de poésie (Césarine de nuit, prix Marcel Thiry en 2013, et Sylvia, qui nouait la disparition de ses deux grands-mères à la destinée de la grande poétesse américaine Sylvia Plath), était parvenu à faire éditer son tout premier roman chez Verdier - l'éditeur français, rare et sélectif, d'un écrivain aussi important que Pierre Michon, par exemple. Situé dans un pays du Proche-Orient en proie aux bombardements, le livre était le récit d'apprentissage et de résilience poétique d'un jeune garçon face aux guerres, plus intimes, de ses mères (naturelle puis adoptive). Bien accueilli, rapidement recommandé, le livre emportera le prix Première de la RTBF face à des concurrents sérieux comme En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis... avant d'être l'un des finalistes du prix des Cinq Continents de la francophonie. De quoi finir de faire apparaître Antoine Wauters comme la nouvelle révélation des lettres belges. A l'époque, en tant qu'éditeur cette fois, il se voit confier une collection aux éditions Cheyne avant de prendre la direction de la collection IF à l'Arbre à paroles (où il édite toujours quatre livres par an) et de donner des cours d'écriture (à la Cambre, encore récemment). Dans la foulée, il coécrit aussi un film (Préjudice, avec Nathalie Baye et Arno) avec son ami Antoine Cuypers. Après avoir été l'écrivain prometteur, Antoine Wauters serait-il aujourd'hui devenu une valeur sûre? C'est ce que semble confirmer son actualité, assez inhabituelle: la parution non pas d'un mais de deux livres en cette rentrée littéraire. Pense aux pierres sous tes pas, et Moi, Marthe et les autres (1). Ses deux et troisième romans. Un retour remarqué, sinon attendu, qui fait suite à quatre ans de silence. Quatre ans qui ont en réalité été comme une vie à l'intérieur de la vie: une longue marche au bord de l'abîme, dans l'itinéraire du poète gâté. A Liège, ce matin-là, Antoine est venu nous chercher à la gare. Il prévient: il se trame encore des odeurs de forêts écossaises entre les sièges de sa Polo grise. Sous le frein à main, des pierres rondes beiges, grises et orangées volées sur une plage de Norvège. "Ces dernières années, j'ai accumulé des pierres et des bouts de bois, un genre de collection, je ne sais pas bien pourquoi." Après des années à Bruxelles (où il étudie, puis enseigne la philosophie), il est récemment revenu s'installer au pays. "Pendant tout un temps, je rentrais uniquement pour venir voir mes grands-parents, je passais là comme un fantôme, il y avait en moi cette espèce de suffisance qu'on peut avoir quand on est parti vivre dans une ville et que les autres sont restés au village: je ne parvenais plus à trouver cet endroit beau." Ce jour d'août, Antoine veut nous emmener à Fraiture. Là où il est né, en 1981, là où il a grandi. "Ses terres", comme il les appelle. Là où tout a commencé. Par les vitres, on regarde la ville qui s'éloigne. Les petites routes, les rares cafés retranchés derrière l'annonce des congés annuels et les maisons en pierre d'avoine qui font bientôt place à des bois, des sentiers. "Ce n'est que depuis quelque temps que je parviens à mesurer l'importance que cet environnement - ces décors, ces reliefs, tout, même les gens - a eu sur moi comme personne, et comme écrivain. C'est comme si toute la source de mon imagination, le moteur de mes idées, les ambiances, se trouvaient dans quelques morceaux de ce paysage en particulier." Le tilleul tricentenaire où il tire un jour un oiseau à la carabine à plomb avant de prendre la mesure de son geste, les fenils et les granges, les fortins où il se cache et les odeurs de poussière, de grains et de bois chauffé par le soleil du poulailler de son grand-père. Premières images, premiers itinéraires: c'est là, dans cette géographie de l'enfance qui dessine la carte de mondes possibles, que quelque chose commence à bouger. L'intuition précoce que ce sera ça: que pour lui, à la différence de son frère ou de sa soeur par exemple, ce sera l'écriture. "Après, mes livres sont un grand mélange d'élements connectés à ce pays-ci, mais déplacés dans des contrées créées par mon imagination, et mixés à des voyages que je peux faire. Je sais que je suis ancré, que j'ai un passé géographique, mais quand j'écris, je n'appartiens plus à aucune identité - qu'elle soit territoriale ou bien sexuelle, d'ailleurs. Etre écrivain permet d'être surtout de nulle part. Dire de moi que je suis un auteur belge, ou liégeois, c'est passer à côté de ces dimensions. Je redeviens belge seulement une fois le livre écrit. Les racines, ce n'est pas le terroir: le propre des racines, c'est précisément qu'on peut les éclater." La route s'allonge. Il y a désormais des champs à perte de vue dans le rétroviseur. Antoine revient sur son histoire des dernières années. La façon dont, sans effet d'annonce, la vie peut parfois se fracasser. En mars 2015, il est sur un nouveau texte quand lui et la mère de ses deux jeunes enfants se séparent. Grande douleur, débâcle et dépression. Antoine tombe très bas, il fait des séjours à l'hôpital. Pendant un an, il n'écrit plus, ne lit pas une ligne. "On dit toujours que la littérature aide à vivre mais quand on est vraiment au fond du trou, on se rend compte que c'est une main inatteignable: elle est trop loin. Trop loin du besoin qu'on a de simplement continuer à se tenir debout, et respirer. Les livres aident peut-être dans des moments où on ne va pas bien; pas quand on va très mal." Dans un premier temps, il est convaincu qu'il n'écrira plus. Imperceptiblement, certaines lueurs finissent pourtant par refaire leur apparition. Un voyage en Norvège, certaines extrémités, beaucoup de temps passé en solitude. Et un jour, sans prévenir, ça revient. "C'était un matin. Un des moments les plus heureux que j'ai jamais connus en écriture: je me suis levé, j'ai rouvert mon ordinateur. Je me souviens avoir hurlé de joie. La joie d'écrire m'avait été rendue. J'avais repris possession de moi-même, et l'écriture possession de moi." Une histoire de résilience. Un peu comme celles qui peuplent ses livres. Le texte dans lequel il se relance alors, Pense aux pierres sous tes pas, est l'un des deux romans qui sortent aujourd'hui. Il raconte l'itinéraire, dans un pays non identifié, d'une soeur et de son frère jumeau, et qui seront séparés par leurs parents après que l'on découvre leur relation incestueuse. Pour l'écrire, Antoine a mis en place un pays imaginaire, dessiné des cartes et des territoires. Ce pays dans lequel ce frère et cette soeur s'aiment d'un amour fou et se cherchent constamment, il l'a voulu marqué, oppressé politiquement. Pays communiste de l'Est, république bananière africaine, Italie à l'époque de Berlusconi? Le livre est une fable épique, et son profil politique celui d'une dictature synthétique à laquelle les personnages désobéiront pour créer une utopie de société collectiviste. Pas de doute: le texte porte en lui les stigmates d'un passage à vide autant que ceux de la joie retrouvée. Pour trouver son climat, Antoine regarde en boucle Les Moissons du ciel de Terrence Malick. "C'est un des films que je préfère." Feuillette parfois l'un ou l'autre manuel de jardinage: "Je pouvais rester une demi-journée devant la description de la tige d'une feuille. C'est tellement beau: plus besoin d'écrire de poésie après ça." Lit certains matins deux ou trois pages de La Petite Lumière d'Antonio Moresco. "Ça me remettait dans le monde que j'aime, où les gens prennent le temps d'observer des choses qui sont de l'ordre du détail, où chaque mot compte, où l'idée n'est pas d'aller vite. Je laissais décanter. Et à un moment, je sentais que mes mots à moi revenaient." Frères jumeaux C'est tellement vrai sans doute que, un peu avant la fin du travail, un autre projet se fait jour. "Quand je n'écrivais pas Pense aux pierres, il m'arrivait de réfléchir à toutes ces choses par lesquelles je venais de passer, et aussi en tant que père: quand vous avez des enfants, qu'est-ce que vous faites de vous, désespéré, dans un monde lui-même désespérant? Et plus généralement: est-ce qu'on est encore une génération capable d'offrir des raisons d'espérer à nos enfants?" Il commence à prendre des notes, éparses. Il n'a pas l'intention d'en faire un livre. C'est ce qui deviendra pourtant Moi, Marthe et les autres. Dans un Paris du futur dévasté par une catastrophe, un groupe de jeunes gens arpente les paysages défaits, âmes libertaires continuant à chercher la lumière et à tenter de s'aimer dans le cadre postapocalyptique d'un monde en pièces. Fulgurant, poétique, le texte d'une beauté sombre s'écrit en huit mois. "En termes d'affect, je n'ai pas le même rapport aux deux livres. L'un s'est vraiment fait dans la durée, l'autre est un texte non prémédité, qui s'est écrit très vite, et sans plan. Mais même s'ils sont très différents, ils ont été terminés ensemble et, pour moi, ce sont des jumeaux: ils devaient naître en même temps." Les ambiguïtés familiales, les relations tordues qu'on peut avoir à une soeur, un frère, la séparation, la résilience et le rapport au désir, entre degré de solitude nécessaire et dimension collective: indéfectiblement liés, les deux textes se répondent. Et aussi parce qu'à l'intériorité abîmée de personnages ravagés par le manque d'amour ou la dureté d'une politique aveugle font écho les promesses de la nature. D'un retour à la terre. "Tous mes grands-parents travaillaient la terre. Bien sûr, je n'idéalise pas le retour à la vie paysanne pour tous. Mais j'aime l'idée de pouvoir en parler parce que ce sont des mondes qui se sont totalement perdus. Ce rapport à des gestes répétés, quotidiens, me manque terriblement aujourd'hui. J'ai le sentiment que si on me donne une hache et qu'on me dit que je dois débiter du bois pendant six heures, après ces six heures de travail physique difficile, je me sens plus heureux, plus apaisé qu'après six heures d'écriture. Ce rapport élémentaire à ce qu'est une pierre, à la sensation qu'on peut avoir en la prenant dans la main, en marchant dessus, tout ça je ne voudrais pas le perdre, et je ne voudrais pas que nos enfants - les miens, et ceux à venir dans ce monde qui est le nôtre - les perdent." Soulever la terre, sublimer la langue, décrocher la géographie pour mieux fixer les horizons possibles, c'est peut-être ça aussi, la route du retour, selon Antoine Wauters : une lutte éperdue contre l'oubli.