Inclassable, libre, provocateur, scandaleux, surdoué, radical: tout cela est vrai, mais il manque l'essentiel. Car si l'oeuvre d'Alex Barbier est parcimonieuse (une dizaine de livres, à lire au Frémok), elle semble avoir été sans cesse en avance sur son époque, tant par la forme que par le fond. Alex Barbier se défend de faire partie de l'avant-garde. Ses références sont classiques, il connaît parfaitement la bande dessinée franco-belge qui l'a précédé et il aime par-dessus tout Le Caravage, Bacon et Courbet - tout sauf l'art contemporain qu'il honnit et dont il faut lire le portrait hilarant de causticité qu'il en fait dans un livre d'entretiens, Lettres au pair de F., au Frémok).

Alex Barbier a publié ses premières planches dans Charlie Mensuel en 1975, revue alors dirigée par Wolinski et Gébé et qui était le seul vrai laboratoire de la bande dessinée pour adultes. Avant cela, il avait fait des études artistiques et était devenu prof de dessin, jusqu'à ce qu'il se fasse virer par l'Éducation nationale pour attitude subversive - ses collègues et l'inspection n'appréciant pas ses cheveux rouges et crêpés, ses tenues léopard, et ses méthodes pédagogiques peu orthodoxes. "Oui bon, cela dit, ils se souviennent de moi, hein", dira-t-il. C'est vrai aussi pour le public de ses premières planches: tous évoquent le choc de ces histoires étranges, leur ambiance vaguement fantastique et fantasmatique qui submerge le lecteur, qui l'enveloppe dans des couleurs jamais vues encore sur des planches de bande dessinée - ou alors involontairement... "Une oeuvre parfaitement aboutie et absolument singulière", selon Thierry Groensteen, critique et éditeur. Et puis la saturation de la planche: aucun espace entre les cases, le texte lettré à même le dessin, les couleurs posées directement sur la planche - à l'époque, la technique dite de couleur directe n'existait pas vraiment, les couleurs étant toujours réalisées "à part" de la planche dessinée à l'encre de Chine. Et ces couleurs, d'ailleurs, qui sautent aux yeux, des jaunes très puissants, des roses et des bruns délavés!

© Alex Barbier/Frémok

Ses premières histoires furent recueillies sous le titre Lycaons en 1979, puis surgit un deuxième livre, Le Dieu du 12, encore plus enfiévré, conservant cette atmosphère étrange vertigineuse, l'impression d'être coincé dans le monde de Malpertuis, de Jean Ray, avec pour compagnon William Burroughs, grande référence littéraire (avec Proust) d'Alex Barbier. Ces deux livres dégorgent véritablement leur jus inquiétant aux yeux de qui les lit. Barbier met un imaginaire et des obsessions à nu, il y a beaucoup de sexe dans ses planches, souvent entre garçons, dans des voitures ou dans des trains, il y a des extraterrestres et des chiens-garous. Inutile de chercher à analyser en détail les images qui nous sont montrées. Comme le dit très justement Erwin Dejasse en préface de la réédition du Dieu du 12 (Frémok): "Alex Barbier nous inflige sans vergogne sa rage, ses angoisses et ses obsessions morbides à travers des images relevant de l'hallucinatoire [...]. L'évidence de leur beauté vous crache à la gueule, ruinant sur-le-champ toute tentative d'analyse. Les mots ne valent plus rien pour traduire pareille vision."

En 1983, un agité qui n'a jamais été retrouvé a cru bon de bouter le feu à l'atelier de Barbier, réduisant en cendres la plus grande partie des planches originales de ces deux livres fondateurs. Et cet incendie à l'allure d'autodafé correspond singulièrement à la mise sous l'éteignoir de Barbier, rien moins qu'adapté à l'idéologie de winners qui prend le pouvoir sur la bande dessinée en France à cette époque. Attendant son heure, Barbier tiendra le bar de son village de Fillols, dans les Pyrénées. Son retour en grâce se fera en deux temps. En 1994 d'abord, lors d'une exposition qui lui sera consacrée au Festival de la bande dessinée à Angoulême à l'initiative de Gérard Lauzier. Ensuite, par son retour dans l'édition, avec deux livres aux éditions Delcourt puis, rapidement, la trilogie Lettres au maire de V., publiée par les Belges de Fréon (devenus depuis le Frémok). Dans ces lettres qu'un loup-garou écrit au maire de sa ville, Barbier retrouve ses obsessions cauchemardesques: sexe au goût de malaise, sexe dévorant, pulsions morbides et violentes, visions de l'adolescence comme un champ de bataille fumant... Les jeunes auteurs du groupe Fréon, Thierry Van Hasselt et Vincent Fortemps en tête, admiraient depuis longtemps le travail d'Alex Barbier qu'ils reconnaissent comme leur vrai père (et pair) artistique. Les choix de construction des planches et des récits qui sont ceux de Barbier depuis ses débuts sont devenus la marque reconnaissable de la volonté de ces auteurs de s'affranchir des canons de la bande dessinée classique. Avec le Frémok, Alex Barbier a trouvé une maison. Insistons bien: une maison et pas une chapelle. Une maison dont toutes les portes et fenêtres sont ouvertes à l'expérimentation et que rien n'effraie.

© Frémok

Le Frémok a réédité les premières oeuvres d'Alex Barbier. La dernière réédition en date, celle du Dieu du 12, rend enfin justice à ce livre fondateur, mal imprimé et caviardé dans son édition originale (avant donc de subir le supplice des flammes). En 2014, Alex Barbier a publié une dernière bande dessinée, La Dernière bande, qui exhale une fois encore ce parfum enivrant de transgression et d'indépendance absolue, rendant immédiatement ringardes bien des tentatives de plus jeunes auteurs pour paraître subversifs. Ce n'est pas qu'Alex Barbier décide de se retirer, mais il estime n'avoir plus rien à dire dans ce format. Il en est le seul juge. Mais en regardant cette poignée de livres, on peut être certain que ce qu'il a dit est bien suffisant pour lui assurer une place de choix dans l'histoire de la bande dessinée. Wolinski disait: "Lycaons d'Alex Barbier est un livre superbe, plein de foutre et de sang, comme la vie. Chacune des images d'Alex Barbier est infiniment plus belle que la plupart des images qui encombrent les galeries et les musées d'art moderne." On n'est pas loin d'être d'accord. Comme ses anciens élèves, Barbier peut être certain que nous nous souviendrons de lui.