Comme un banc de moules accroché à son brise-lames, les galeries d'art se serrent sur les deux petits kilomètres carrés de Knokke. A peine distantes entre elles de deux coups de pédales de cuistax, quand elles ne sont pas carrément voisines sur la digue qui déroule ses pavés du Zoute à Heist. La station balnéaire se la joue-t-elle nouveau spot international de l'art contemporain ? De 3 galeries au début des années 1980 à 35 en 2000, Knokke a vécu l'explosion des enseignes qui seraient aujourd'hui 81. Sans compter celles qui ne font que passer l'été.
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Comme un banc de moules accroché à son brise-lames, les galeries d'art se serrent sur les deux petits kilomètres carrés de Knokke. A peine distantes entre elles de deux coups de pédales de cuistax, quand elles ne sont pas carrément voisines sur la digue qui déroule ses pavés du Zoute à Heist. La station balnéaire se la joue-t-elle nouveau spot international de l'art contemporain ? De 3 galeries au début des années 1980 à 35 en 2000, Knokke a vécu l'explosion des enseignes qui seraient aujourd'hui 81. Sans compter celles qui ne font que passer l'été. Une palette de raisons historiques autant que socio-économiques dessine le tableau de cette inflation surprenante. " Ce qu'on voit dans l'immobilier, on le voit dans l'art. Quand le marché est bon, tout le monde rapplique, les vendeurs comme les acheteurs ", analyse Samuel Vanhoegaerden, un des galeristes bien cotés de la place, établi sur la digue depuis onze ans. " Cela attire un public qui sent que l'offre et la variété de Knokke en art moderne et contemporain augmentent. L'histoire s'écrit ici en ce sens depuis trente ans. " Précisément l'époque où Guy Pieters, natif de Laethem-Saint-Martin, ouvrit à Knokke l'une des premières galeries d'art, en 1983. Aujourd'hui sexagénaire, l'homme est toujours là, à la tête de deux galeries très prospères. L'une sur la digue, l'autre sur la place Albert. Pieters incarne le galeriste knokkois à succès, le marchand d'art international de haut niveau. En prix - chez lui, on navigue dans les millions d'euros - et en qualité certifiée : Jan Fabre, Wim Delvoye ou Christo, devenus des signatures majeures, sont ses amis fidèles depuis des années. Dans ses bureaux de Laethem-Saint-Martin, ce négociant et collectionneur futé admet que " Knokke est aujourd'hui saturée de galeries ". Mais il enchaîne aussitôt : " Cela signifie aussi un plus grand éclectisme qui peut rencontrer un plus large éventail de goûts. Je suis pour donner sa chance à chacun, le plateau knokkois est ouvert à tous. " Tous ? Voire... Derrière le discours accueillant de la plupart des galeristes installés perce un certain agacement à l'encontre des " pop-up ", ces galeries venues d'ailleurs et qui ne louent que pour les mois d'été au plus fort de l'affluence sur les terres du comte Lippens. " Où pêche- t-on ? Là où il y a du poisson ! Tout le monde pense que Knokke est la poule aux oeufs d'or et que c'est ici qu'il faut être. Les "pop-up" viennent piquer la cerise sur le gâteau des autres galeries qui, elles, s'investissent à grands frais toute l'année. Ce n'est pas juste ", résume Yvan De Backer, patron de la lumineuse Absolute Art Gallery et délégué d'une quarantaine de galeristes auprès de la commune. Une galerie éphémère, en voici justement une un peu plus loin sur la digue. De Mijlpaal, active depuis 1993 à Heusden, enquille son quatrième été d'exposition au Zoute, de mi-mai à mi-septembre. On y trouve, pour des budgets allant de 60 à 15 000 euros, de l'ethnique et du contemporain. Lut Maris, patronne relax : " Nous venons chercher un public plus large et cela marche. Knokke est devenu un nom dans le commerce de l'art. Et puis, ce sont aussi des vacances à la mer pour mon mari et moi ", sourit la Limbourgeoise. D'autres, comme André Woussen, en sont à leur première expérience. Cet architecte d'intérieur et sculpteur connaît bien Knokke, pour y habiter depuis longtemps. Mais à 68 ans, l'artiste en a eu marre de payer cher le stand dans les foires et salons. Encouragé par sa femme, il vient de louer pour quatre mois un rez spacieux sur la digue. 7 000 euros par mois ! " C'est un budget, mais 4 mois de visibilité commerciale m'auront coûté 28 000 euros là où dans un salon, je payais 35 000 euros pour une semaine ! " Le compte est vite fait et la pléthore de galeries bien enracinées ne fait pas peur au sculpteur, qui compte bien écouler ses bronzes de 4 000 à 50 000 euros. " Il y a des quartiers où se concentrent des bijouteries, des chocolatiers renommés ou des restos. Bien que côte à côte, ça ne les empêche pas de faire des affaires. Que du contraire. Le côté groupé et spécialisé en fait une destination de choix pour les amateurs ", positive le nouveau galeriste. Trente mètres plus loin, la peintre Dolores Morcillo, depuis neuf ans à la tête de ArtUp Gallery, abonde dans le sens de son nouveau concurrent et collègue : " Ici, on peut faire son choix détendu, dans le confort d'une promenade. Knokke est devenu un salon d'art permanent, avec une grande variété d'oeuvres et de prix. Si quelqu'un n'y trouve pas son bonheur, c'est qu'il est très difficile ou qu'il a mal cherché ". Guy Pieters enfonce le clou dans la cimaise : " Un atout supplémentaire de la scène knokkoise par rapport à la bruxelloise est que notre mémoire ne se limite pas aux 50 dernières années. Nous sommes moins obsédés par le dernier cri du marché. Notre spectre couvre facilement le dernier siècle. " Celui des Picasso, Dali, Ernst, Chagall, qui foulèrent en personne le sol de la station. René Magritte, Paul Delvaux et Keith Haring en ont même décoré quelques salles du casino, non loin de l'endroit où La Mer, ce grand sculpteur, l'homme en bronze assis sur la plage signé Folon, affronte à nouveau le sable et les marées. Aujourd'hui, l'éventail élargi des galeries rameute l'intérêt d'amateurs et de collectionneurs venus d'Allemagne, du Luxembourg, des Pays-Bas, du nord de la France mais surtout... de Knokke elle-même ! " On a un public régulier, fidèle et plus nombreux qu'avant ", décrit le galeriste Pieters. Et très aisé... Beaucoup d'habitués de la station sont en effet propriétaires de villas et d'appartements qu'ils occupent plus qu'avant. Surtout en été et au mois d'août, le mois phare. Beaucoup viennent se reposer à Knokke des vacances qu'ils ont passées sur la Côte d'Azur ou ailleurs. Et sont aussi des collectionneurs d'art avertis. Cette clientèle captive et enracinée de longue date " possède, pour nous galeristes, deux atouts majeurs : elle a du temps et de l'argent ", estime Samuel Vanhoegaerden. Ce public d'habitués a été rejoint depuis une décennie par une génération de nouveaux riches flamands, notamment issus des faubourgs anversois, en quête de placements judicieux ou d'oeuvres qui les valorisent dans leur milieu. Face à ce public hétéroclite en goûts, budgets et motivations, chaque galeriste cherche son créneau, défend son îlot dans l'art-chipel knokkois : " Il faut se concentrer sur ce qu'on fait, construire dans la durée sa personnalité, sa clientèle, sa réputation, son collectif d'artistes sans regarder chez le voisin ", analyse Yvan De Backer, qui fait tourner une trentaine de créateurs dans son espace d'exposition. Sur les 80 galeries répertoriées, une dizaine seulement sont de vraies références sur le marché de l'art. Les Simoens père et fils, Debrocq, Vande Velde, Pieters, David, Vanhoegaerden, De Backer... Autant de galeristes-marchands d'art investis dans la défense d'un patrimoine, parfois d'une certaine vision de l'art, souvent dans l'accompagnement au long cours d'artistes qu'ils repèrent tôt. Le reste du plateau knokkois est plus mouvant : " Les espaces demeurent des galeries mais ils connaissent une grande rotation de leurs occupants au fil des ans. " Quant à l'offre, " il y a de tout ! " sourient en choeur les " anciens " de la station. Le sous-entendu ravive illico l'éternel débat sur la qualité des oeuvres d'art. Certains font dans le " décoratif ", l'adjectif qui fait mal. " Avec tout ce qui se construit, ça en fait des murs à décorer, plaisante le jeune galeriste Stéphane Simoens. D'où la multiplication de "magasins d'arts" qui font dans le joli, l'académique, mais on ne peut pas parler de galeries. Le danger pour le client est de ne pas assez s'y connaître et d'acheter cher n'importe quoi. " Son collègue passionné Adrian David (lire aussi l'encadré ci-contre) en remet une couche : " De nombreuses personnes s'intéressent à l'art via l'unique critère de beauté. Puis se retrouvent à la maison avec un "papier mural" contemporain qui n'est que beau et ne prendra aucune valeur. L'art, c'est plus que ça, c'est un effort, une connaissance, une éducation. Rien que le beau ne vaudra jamais plus de 15 000 euros. " Michel, un collectionneur octogénaire passant sur la digue, nous glisse : " De toute façon, je n'ai jamais rien acheté dans une galerie de Knokke. Primo, parce qu'ils jouent trop la sécurité avec des références au détriment de la mise en avant de jeunes et nouveaux artistes. Secundo, parce que c'est trop cher. Je préfère aller en salle de ventes. " A ce canard laqué or, les galeristes essaient régulièrement de tordre le cou. A commencer par le " pape " Pieters : " Faux ! Pour vendre plus cher, il faut être présent dans des foires bruxelloises ou des salons internationaux. Knokke n'a pas cette force de vendre au-dessus des prix du marché car, aujourd'hui, quiconque peut via son smartphone s'informer et vérifier via Internet, sous le nez du galeriste, la vraie valeur d'une oeuvre. Le marché est devenu totalement transparent. Je vous l'assure, Knokke est concurrentielle. Même parfois moins chère. " En tout cas, l'équation reste : il faut vendre et se vendre. Certains galeristes bien implantés à Bruxelles ont un jour aussi tenté la galerie secondaire sur front de digue. Tels Pascal Polar, Gregory Berkowitz ou même le photographe Pascal Young, fin des années 2000. Galerie a alors rimé avec galère. " C'était une démarche purement commerciale, reconnaît Pascal Polar, elle n'a pas été du tout concluante. Si je m'étais accroché, si j'avais fait l'homme-sandwich, couru les vernissages et les mondanités, cela aurait peut-être aidé. Mais ce n'est pas ma nature. J'étais à Knokke comme un touriste et je ne pesais rien face aux galeristes historiques et leurs réseaux. " Un autre soupçon lancinant revient alors danser au-dessus de Knokke, qui serait bien ce " petit beau monde " fonctionnant en circuit fermé, ce " carré " dont " il faut être " pour prospérer. Beaucoup réfutent tout système protectionniste. Tout au plus, Yvan De Backer avoue : " Oui, il arrive que je fasse plus volontiers mes achats à Knokke. C'est important de faire fonctionner les autres commerces du coin. Je fais plaisir à d'autres et d'autres me font parfois plaisir en retour. Alors, circuit fermé ? Peut-être. Mais c'est une attitude plutôt ouverte, non ? " Quoiqu'il en soit, Knokke reste un lieu à part avec son public nanti et huppé, ses " affinités particulières " et sa foule croissante de galeristes luttant pour se garder une place au soleil du marché de l'art moderne et contemporain. Qu'en restera-t-il ? Guy Pieters, emblème des galeries knokkoises, l'ignore mais il a une certitude : " Le temps nettoie tout, trie, rend justice, évacue l'accessoire et conserve ce qui en vaut la peine. En art, comme en tout. " Par Fernand Letist - PHOTOS : Hatim Kaghat pour Le Vif/L'Express