De même que la vue d'une tranchée peuplée de poilus éreintés pataugeant dans la boue renvoie instinctivement à la Première Guerre mondiale ou que la photo sidérante d'un avion s'encastrant dans un gratte-ciel sur fond de ciel bleu nous ramène automatiquement au 11 septembre 2001, les images de mégalopoles vidées de leurs habitants rappelleront dorénavant le Covid-19, réveillant probablement dans leur sillage le bouquet de sensations inédites qui nous a traversé ces jours-ci.
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De même que la vue d'une tranchée peuplée de poilus éreintés pataugeant dans la boue renvoie instinctivement à la Première Guerre mondiale ou que la photo sidérante d'un avion s'encastrant dans un gratte-ciel sur fond de ciel bleu nous ramène automatiquement au 11 septembre 2001, les images de mégalopoles vidées de leurs habitants rappelleront dorénavant le Covid-19, réveillant probablement dans leur sillage le bouquet de sensations inédites qui nous a traversé ces jours-ci. De face, de profil et surtout de haut (les drones n'ont pas chômé), les vidéos et photos des artères fantomatiques de Wuhan, de Téhéran, de Milan, de Bruxelles, de Paris ou de New York ont fait le tour du monde ces dernières semaines, comme autant de cartes postales post-apocalyptiques, comme surtout autant de représentations hypnotiques de la pandémie. Une démonstration métaphorique de la puissance maléfique du Covid-19, qui a réussi l'exploit de réduire au silence des villes entières, dont New York, "The city that never sleeps". Bien sûr, d'autres images totems vont être gravées dans les mémoires, comme celles montrant du personnel soignant en tenue de protection intégrale au chevet de patients allongés sur le ventre ou de quidams masqués faisant la file devant un magasin d'alimentation, mais celles-ci sont plus littérales, elles n'ont pas la charge "poétique" de ces artères abandonnées et spectrales qui confèrent à la tragédie une dimension spirituelle, quasi mystique. Le rappeur Drake l'a bien compris, qui ouvre le clip du premier hit mondial inspiré par le confinement, Toosie Slide, avec une série de plans nocturnes de Toronto avant de nous faire visiter chaque pièce de son imposant manoir et d'y esquisser un petit pas de danse comme un chef indien invoquant la clémence des ancêtres. Choré d'ailleurs instantanément reprise, détournée, allongée par des hordes de confinés sur TikTok -la boucle est bouclée. Le dehors désert et menaçant et le dedans protecteur et réceptacle de nos prières, soit les deux "visages" qui résument le mieux la condition humaine du moment. Ce n'est pas un hasard si cette imagerie urbaine fascine. Emblème ultime de la modernité, la ville est un étalon graphique que les artistes n'ont cessé de malaxer au cours des siècles, inscrivant durablement ses métamorphoses et sa géographie tentaculaire dans nos imaginaires. Souvent d'ailleurs au départ pour pointer le gigantisme prométhéen et écrasant de ces forteresses surpeuplées à travers des représentations mettant l'accent sur leur potentiel d'inhumanité. Gustave Doré, Edvard Munch, Otto Dix ou James Ensor ont ainsi représenté cette folie des grandeurs à travers des scènes de foules organiques et carnassières. Impersonnelles aussi. Car dans ce théâtre XXL, l'humain a en général perdu son identité propre. Il est réduit à une ombre anonyme noyée dans la masse éructante ou, au contraire, asservie. Pour souligner l'emprise de l'architecture sur les consciences, entre utopie et cauchemar, la verticalité impose souvent sa sémiologie à l'écran ou sur le papier, comme dans les vues aériennes futuristes du Metropolis de Fritz Lang ou dans les cases de Winsor McCay, pionnier de la BD, et du tandem Schuiten-Peeters. Déjà vertigineuse vue d'en haut, l'absence de vie est encore plus saisissante et oppressante quand la ville qui d'ordinaire grouille de monde et de sons se dévoile nue et dépeuplée au ras du bitume, projetant immanquablement celui qui regarde ce "spectacle" dans la peau d'un survivant. Peut-être parce qu'une mégalopole silencieuse ressemble à un cimetière. Le cinéma a d'ailleurs pris un malin plaisir à exploiter ce potentiel visuel vertigineux. L'oeil du cinéphile frise au souvenir des scènes de 28 jours plus tard, de Vanilla Sky ou de Je suis une légende dans lesquelles le héros erre seul dans les ruines quasi intactes du présent. Sauf que cette fois-ci, ce n'est plus de la fiction...