Les situations qui normalement seraient jugées plaisantes sécrètent à présent un poison qui glace le sang. Lire? Trop de tension accumulée dans les veines pour pouvoir vraiment se concentrer. Se promener? Avec la peur au ventre de croiser un postillon infecté. Passer du temps avec ses enfants? Oui mais en apnée, le coeur pris en étau entre l'envie de les préserver et le crépitement incessant des pensées toxiques qui ricochent comme des boules de flipper dans la tête, et rend l'humeur hautement inflammable. On aimerait être des sages, des philosophes, des bouddhistes dans une situation critique comme celle-là, mais les outils spirituels à notre disposition, largement rabotés par le néolibéralisme et optimisés pour la satisfaction individuelle, nous empêchent d'opposer aux événements dramatiques et à l'incertitude du lendemain une sérénité de maître Jedi.

Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant le spectre de la mort. À voir certains continuer à braver les consignes sanitaires, comme s'ils profitaient de vacances prolongées, on se dit qu'une partie de la population est immunisée contre les tourments. Ces inconscients ne perdent peut-être rien pour attendre. Après tout, il y a moins de trois semaines, on claquait encore des bises à la Foire du livre. C'était avant que l'épidémie ne ravale notre suffisance, avant surtout que le nord de l'Italie, si proche, ne se transforme en cimetière.

Même si on a la chance de ne pas avoir été touché par le virus, on est déjà contaminé: par la peur, par l'angoisse, par l'impression poisseuse que plus rien ne sera comme avant.

Même le soleil radieux de ce début de printemps ne parvient pas à soulager un peu les âmes tourmentées. Il rend encore plus surréaliste ce confinement généralisé, cette assignation à domicile qui dans une autre vie aurait eu des allures de bénédiction. Mais qui ressemble aujourd'hui à une séquestration. Si pas physique puisqu'on peut encore sortir pour se dérouiller les jambes, du moins mentale. Car comment éviter de ruminer ce scénario apocalyptique dont l'ampleur dépasse l'entendement? Et comment aussi ne pas devenir fou devant cette menace diffuse qui révèle notre impuissance et notre vanité de nous être crus au-dessus des lois de la nature?

Calfeutrés chez soi pour notre bien et celui des autres -pas de doute là-dessus-, mais pas pour autant l'âme en paix donc. Même si on a la chance de ne pas avoir été touché par le virus, on est déjà contaminé: par la peur, par l'angoisse, par l'impression poisseuse que plus rien ne sera comme avant. Le périmètre de nos existences s'est comme rétréci. Nous sommes coincés dans un labyrinthe borgésien où ce qui nous était cher et précieux -un repas entre amis, une sortie au cinéma...- revient à dîner avec le diable, et ce qui nous attire irrémédiablement -suivre l'évolution de l'épidémie heure par heure- nous détruit à petit feu, nous assèche, nous désintègre. Comment allons-nous nous relever de cette épreuve? Grandis, plus altruistes, plus conscients de nos responsabilités à l'égard des générations futures? Ou au contraire plus haineux, plus aveugles, plus avides que jamais?

Étirement du temps d'un côté, accélération à en donner le tournis de l'autre. Comme si l'enveloppe extérieure s'était figée mais que le noyau, surtout numérique, était entré en ébullition. On assiste ainsi depuis quinze jours à une avalanche d'initiatives culturelles, autant pour sauver les meubles que pour entretenir le moral des troupes. Des artistes se produisent en live, des éditeurs offrent leurs livres, des écrivains partagent leur quotidien (au risque de réveiller la guerre des classes quand Leïla Slimani raconte son exil doré dans sa maison de campagne). Preuve que sous le crépi de l'angoisse, la vie continue à frétiller. Pas de quoi dissiper le nuage toxique bien sûr mais quand même rendre l'air un peu plus respirable. D'où notre souhait aussi de continuer à vous parler des sorties et de vous proposer chaque semaine un kit de survie culturel. Prenez soin de vous... et de la culture.

Les situations qui normalement seraient jugées plaisantes sécrètent à présent un poison qui glace le sang. Lire? Trop de tension accumulée dans les veines pour pouvoir vraiment se concentrer. Se promener? Avec la peur au ventre de croiser un postillon infecté. Passer du temps avec ses enfants? Oui mais en apnée, le coeur pris en étau entre l'envie de les préserver et le crépitement incessant des pensées toxiques qui ricochent comme des boules de flipper dans la tête, et rend l'humeur hautement inflammable. On aimerait être des sages, des philosophes, des bouddhistes dans une situation critique comme celle-là, mais les outils spirituels à notre disposition, largement rabotés par le néolibéralisme et optimisés pour la satisfaction individuelle, nous empêchent d'opposer aux événements dramatiques et à l'incertitude du lendemain une sérénité de maître Jedi. Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant le spectre de la mort. À voir certains continuer à braver les consignes sanitaires, comme s'ils profitaient de vacances prolongées, on se dit qu'une partie de la population est immunisée contre les tourments. Ces inconscients ne perdent peut-être rien pour attendre. Après tout, il y a moins de trois semaines, on claquait encore des bises à la Foire du livre. C'était avant que l'épidémie ne ravale notre suffisance, avant surtout que le nord de l'Italie, si proche, ne se transforme en cimetière. Même le soleil radieux de ce début de printemps ne parvient pas à soulager un peu les âmes tourmentées. Il rend encore plus surréaliste ce confinement généralisé, cette assignation à domicile qui dans une autre vie aurait eu des allures de bénédiction. Mais qui ressemble aujourd'hui à une séquestration. Si pas physique puisqu'on peut encore sortir pour se dérouiller les jambes, du moins mentale. Car comment éviter de ruminer ce scénario apocalyptique dont l'ampleur dépasse l'entendement? Et comment aussi ne pas devenir fou devant cette menace diffuse qui révèle notre impuissance et notre vanité de nous être crus au-dessus des lois de la nature? Calfeutrés chez soi pour notre bien et celui des autres -pas de doute là-dessus-, mais pas pour autant l'âme en paix donc. Même si on a la chance de ne pas avoir été touché par le virus, on est déjà contaminé: par la peur, par l'angoisse, par l'impression poisseuse que plus rien ne sera comme avant. Le périmètre de nos existences s'est comme rétréci. Nous sommes coincés dans un labyrinthe borgésien où ce qui nous était cher et précieux -un repas entre amis, une sortie au cinéma...- revient à dîner avec le diable, et ce qui nous attire irrémédiablement -suivre l'évolution de l'épidémie heure par heure- nous détruit à petit feu, nous assèche, nous désintègre. Comment allons-nous nous relever de cette épreuve? Grandis, plus altruistes, plus conscients de nos responsabilités à l'égard des générations futures? Ou au contraire plus haineux, plus aveugles, plus avides que jamais? Étirement du temps d'un côté, accélération à en donner le tournis de l'autre. Comme si l'enveloppe extérieure s'était figée mais que le noyau, surtout numérique, était entré en ébullition. On assiste ainsi depuis quinze jours à une avalanche d'initiatives culturelles, autant pour sauver les meubles que pour entretenir le moral des troupes. Des artistes se produisent en live, des éditeurs offrent leurs livres, des écrivains partagent leur quotidien (au risque de réveiller la guerre des classes quand Leïla Slimani raconte son exil doré dans sa maison de campagne). Preuve que sous le crépi de l'angoisse, la vie continue à frétiller. Pas de quoi dissiper le nuage toxique bien sûr mais quand même rendre l'air un peu plus respirable. D'où notre souhait aussi de continuer à vous parler des sorties et de vous proposer chaque semaine un kit de survie culturel. Prenez soin de vous... et de la culture.